Petite enfance : comment l'Angleterre réinvente la formation des enseignants par l'apprentissage
Pratiques pédagogiques

Petite enfance : comment l'Angleterre réinvente la formation des enseignants par l'apprentissage

Royaume-UniFranceCanadaBelgique
Votre avis sur cet article

La crise d'attractivité des métiers de la petite enfance n'est plus une nouveauté pour les décideurs publics. En France, en Belgique ou au Québec, les pénuries de personnel dans les crèches et les structures préscolaires menacent régulièrement l'accès aux services et ravivent les débats sur la qualification des professionnels. Face à ce défi mondial, l'Angleterre propose une approche singulière : le Early Years Teacher Degree Apprenticeship (EYTDA). Ce dispositif permet d'obtenir un diplôme universitaire de niveau licence tout en travaillant, ouvrant la voie au statut d'enseignant de la petite enfance (Early Years Teacher Status - EYTS).

Le ministère de l'Éducation britannique (UK Department for Education) a récemment actualisé ses lignes directrices à l'intention des organismes de formation. Ce document technique révèle une structuration rigoureuse qui tente de résoudre une équation complexe : élever le niveau de qualification scientifique et pédagogique des professionnels de terrain sans les éloigner de l'emploi, tout en garantissant un contrôle qualité strict des opérateurs de formation.

Un modèle hybride : l'apprentissage au niveau universitaire

Contrairement aux idées reçues qui cantonnent parfois l'apprentissage aux premiers niveaux de qualification technique, le modèle anglais de l'EYTDA s'adresse à des professionnels visant un diplôme de niveau 6 (équivalent à la licence dans le système européen). Ce parcours s'adresse aussi bien à des professionnels déjà en poste qui souhaitent évoluer qu'à de nouveaux entrants dans le secteur.

Le principe repose sur une triple articulation : un employeur qui recrute et rémunère l'apprenti, une université ou un organisme de formation agréé qui dispense les cours théoriques, et un cadre de standards nationaux définis par l'État. L'apprenti passe au moins 20 % de son temps de travail en formation théorique hors production. Le reste du temps, il est en situation professionnelle, encadré par un tuteur au sein de la structure d'accueil (crèche, école maternelle ou classe d'accueil).

Le financement de cette formation est largement pris en charge par la Apprenticeship Levy, une taxe sur la masse salariale des grandes entreprises britanniques, ce qui neutralise le coût de la scolarité pour l'étudiant et réduit l'effort financier pour les petits employeurs du secteur de la petite enfance.

Des exigences strictes pour garantir la qualité pédagogique

Le guide publié par le ministère de l'Éducation britannique détaille les obligations strictes imposées aux organismes de formation. L'objectif est d'éviter que l'apprentissage ne devienne une voie de formation "au rabais".

Premièrement, les organismes de formation doivent concevoir des programmes qui couvrent l'intégralité des Early Years Teacher Standards. Ces standards exigent des compétences pointues en développement de l'enfant, en neurosciences éducatives, en soutien aux besoins éducatifs particuliers (SEN), ainsi qu'en littératie et numératie précoces.

Deuxièmement, la formation pratique ne peut se limiter à un seul lieu de travail. Les prestataires doivent garantir que les apprentis effectuent des stages complémentaires dans d'autres structures, couvrant l'ensemble de la tranche d'âge de 0 à 5 ans, y compris un passage obligatoire en milieu scolaire classique. Cette polyvalence est jugée indispensable pour comprendre la transition clé entre la petite enfance et l'école primaire.

Enfin, l'évaluation finale (End-Point Assessment) est menée par un organisme tiers indépendant. Elle comprend une observation en situation de pratique professionnelle et un entretien approfondi basé sur un portfolio de preuves accumulées durant la formation. Ce contrôle externe garantit l'impartialité et l'homogénéité du niveau des diplômés sur l'ensemble du territoire.

Un miroir pour les réformes francophones

Ce modèle offre des pistes de réflexion stimulantes pour les systèmes éducatifs francophones, actuellement confrontés à des réformes structurelles majeures.

En France, le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (IGAS) sur la qualité de l'accueil dans les crèches a mis en lumière l'urgence de renforcer la formation des professionnels pour garantir la sécurité affective et le développement des jeunes enfants. Parallèlement, la pénurie de professionnels pousse parfois à des recrutements d'urgence de personnels non qualifiés. Le modèle anglais démontre qu'il est possible de concevoir une ingénierie de formation qui élève le niveau de qualification (vers un niveau Licence/Bachelor) tout en maintenant les professionnels auprès des enfants.

Au Québec, où le réseau des Centres de la petite enfance (CPE) jouit d'une solide réputation internationale, la question de la diplomation des éducatrices reste entière. Les programmes de "travail-études" existent, mais l'intégration d'un parcours universitaire complet par la voie de l'apprentissage, menant à un statut d'enseignant spécialisé de la petite enfance, pourrait consolider la reconnaissance sociale et salariale de la profession.

Quels enseignements pour les équipes éducatives et les décideurs ?

Pour transposer ou s'inspirer de cette approche, plusieurs conditions de réussite peuvent être dégagées :

* Décloisonner les ministères : En Angleterre, le ministère de l'Éducation gère à la fois l'accueil de la petite enfance et l'école obligatoire. Dans de nombreux pays francophones, la petite enfance dépend des affaires sociales ou de la famille, tandis que l'école dépend de l'Éducation nationale. Unifier les standards de formation sous une égide commune faciliterait la création de passerelles professionnelles.
* Structurer le tutorat en entreprise : L'apprentissage universitaire ne fonctionne que si le tuteur sur le terrain est lui-même formé et dispose de temps pour accompagner l'apprenti. Les organismes de formation anglais doivent contractuellement évaluer la capacité de l'employeur à offrir un environnement apprenant.
* Assurer un financement pérenne : La gratuité des frais de scolarité pour l'apprenti est un levier d'attractivité majeur. L'utilisation de fonds mutualisés de la formation professionnelle (comme les OPCO en France) pour financer des diplômes universitaires de haut niveau en alternance dans le secteur social est une voie à explorer davantage.

L'expérience anglaise rappelle que la revalorisation des métiers de la petite enfance ne passe pas uniquement par des revalorisations salariales – bien que nécessaires –, mais aussi par la création de voies d'accès d'excellence, académiques et ancrées dans la pratique quotidienne des structures d'accueil.

Sources d'actualité

Références complémentaires

Discussion

Posez vos questions et partagez votre point de vue. Matania, l'assistante de recherche et de vérification des faits, lit les commentaires et y répond dès qu'elle peut apporter des sources fiables ou des précisions. Les liens ne sont pas autorisés : citez vos sources par leur nom.

Chargement de la discussion…