Dans le paysage de l'enseignement supérieur mondial, les politiques d'équité, de diversité et d'inclusion (EDI) se sont multipliées ces dernières années. Pourtant, derrière les discours officiels et les chartes de bonne conduite, les trajectoires de carrière des minorités, et particulièrement des femmes noires, restent marquées par de profonds obstacles systémiques. Une étude qualitative récente, relayée par le média académique The Conversation, met en lumière un phénomène à la fois surprenant et révélateur des structures de pouvoir universitaires : lorsqu'on interroge les enseignantes-chercheuses noires sur leurs soutiens les plus efficaces, elles désignent majoritairement des hommes blancs comme leurs principaux alliés de carrière.
Ce constat invite à dépasser les approches simplistes de la diversité pour analyser de près la manière dont se distribue le capital social au sein des universités, et comment les réseaux informels continuent de dicter les règles de la progression professionnelle.
Le constat : le capital social au cœur de l'ascension académique
Pour progresser dans l'enseignement supérieur, posséder des compétences scientifiques et pédagogiques exceptionnelles ne suffit pas. La carrière académique est intrinsèquement liée à l'acquisition et à la mobilisation d'un « capital social » : l'accès à des réseaux d'influence, la participation à des projets de recherche prestigieux, les invitations à des conférences internationales, ou encore l'obtention de lettres de recommandation cruciales pour les promotions.
Or, l'étude menée auprès d'universitaires noires montre que l'accès à ce capital social est fortement genré et racialisé. Les chercheuses interrogées rapportent que leurs pairs masculins blancs détiennent historiquement et statistiquement la majorité des postes de pouvoir (directions de départements, présidences de commissions de recrutement, comités éditoriaux de revues prestigieuses).
Dès lors, pour ces femmes, s'allier avec des hommes blancs ne relève pas d'un choix idéologique, mais d'une stratégie pragmatique de survie et de progression de carrière. Ce sont ces hommes qui possèdent les clés des réseaux informels et le pouvoir discrétionnaire d'ouvrir des portes qui, autrement, resteraient fermées. L'alliance se noue souvent autour de projets de recherche communs ou de mentorats informels, où l'allié blanc utilise son propre capital de crédibilité pour légitimer le travail de sa collègue noire face à une institution parfois sceptique.
Les mécanismes de l'alliance : pragmatisme et réseaux informels
Cette dynamique révèle une vérité inconfortable sur le fonctionnement des universités : les décisions de promotion et de cooptation se prennent encore largement dans des espaces informels, hors des processus de recrutement officiels. Qu'il s'agisse de discussions de couloir, de déjeuners de travail ou de réseaux d'anciens élèves, ces espaces restent souvent homogènes et difficiles d'accès pour les femmes issues des minorités.
Lorsqu'un homme blanc en position de pouvoir décide de devenir un allié, il agit comme un « passeur ». Il introduit la chercheuse dans ces cercles exclusifs, partage des informations stratégiques non écrites sur le fonctionnement de l'institution, et prend publiquement sa défense lors des réunions de décision.
Cependant, cette relation de dépendance pose question. Elle montre que la progression de carrière des femmes noires dépend encore largement du bon vouloir et de la sensibilité individuelle de membres du groupe dominant, plutôt que de mécanismes de justice organisationnelle transparents et équitables. Si l'allié quitte l'institution ou change de posture, la chercheuse se retrouve à nouveau vulnérable, privée de son principal bouclier institutionnel.
Les limites des politiques EDI traditionnelles
Ce phénomène met en exergue les limites des politiques d'égalité et de diversité telles qu'elles sont actuellement conçues dans de nombreuses universités occidentales. Souvent focalisées sur des formations de sensibilisation aux biais inconscients ou sur la création de comités de diversité consultatifs, ces initiatives peinent à modifier la répartition réelle du pouvoir et des ressources.
Les dispositifs de mentorat formels, par exemple, associent souvent les femmes noires à d'autres femmes ou à des personnes issues de minorités. Si ces espaces de parole sont essentiels pour le soutien psychologique et le partage d'expériences, ils s'avèrent parfois limités pour l'avancement de carrière concret si les mentors eux-mêmes manquent de pouvoir décisionnel ou de capital social au sein de l'institution.
L'étude souligne ainsi un décalage entre le « mentorat de soutien » (qui offre des conseils et une écoute) et le « parrainage actif » (sponsorship), qui implique qu'une personne influente mette sa propre réputation en jeu pour promouvoir activement la carrière d'une autre. Ce second rôle, plus politique et plus efficace, est aujourd'hui majoritairement tenu par des hommes blancs, simplement parce qu'ils sont les seuls à en avoir les moyens structurels.
Vers un parrainage institutionnel : quelles leçons pour l'espace francophone ?
Bien que les contextes législatifs et sociologiques diffèrent, notamment en France où l'approche républicaine universaliste tend à rendre invisibles les statistiques ethniques, les mécanismes de cooptation et d'exclusion informelle au sein de l'enseignement supérieur y sont tout aussi réels. Les travaux de recherche en sociologie de l'éducation en France montrent que l'accès aux chaires de professeurs et aux postes de direction reste fortement marqué par l'entre-soi et la reproduction sociale.
Pour les équipes de direction et les responsables des ressources humaines des universités francophones, plusieurs pistes d'action concrètes peuvent être dégagées pour rendre les processus de progression de carrière plus équitables :
1. Passer du mentorat passif au parrainage actif (sponsorship) institutionnalisé : Les établissements doivent concevoir des programmes de parrainage formels où les cadres dirigeants (hommes et femmes) s'engagent activement à soutenir la progression de carrière de collègues sous-représentés, en leur confiant des responsabilités visibles et en les intégrant dans les réseaux de décision.
2. Transparence et formalisation des processus informels : Il est crucial de limiter la part de l'informel dans les décisions de promotion, d'attribution de budgets de recherche ou de décharges d'enseignement. La définition de critères d'évaluation clairs, mesurables et publics permet de réduire l'impact des réseaux d'influence personnels.
3. Valoriser le travail invisible d'accompagnement : Le travail de mentorat et de soutien aux étudiants et jeunes collègues, souvent pris en charge de manière disproportionnée par les femmes et les minorités, doit être formellement reconnu et valorisé dans les critères de promotion académique, au même titre que les publications scientifiques.
4. Former les leaders académiques à l'alliance active : Puisque les hommes blancs occupent majoritairement les postes de pouvoir, il est indispensable de les former non pas seulement à la « tolérance » ou à la prise de conscience de leurs biais, mais à l'exercice d'une alliance active et responsable. Cela implique d'apprendre à partager le capital social, à céder de l'espace de parole et à utiliser leur influence pour transformer durablement les structures de l'institution.
En définitive, l'analyse de ces alliances inattendues rappelle que la diversité ne se décrète pas à coup de slogans. Elle exige une restructuration profonde des réseaux de pouvoir et une redistribution consciente du capital social au sein de nos universités.
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