Doctorat et Industrie 5.0 : co-concevoir les compétences de demain pour briser les silos académiques
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Doctorat et Industrie 5.0 : co-concevoir les compétences de demain pour briser les silos académiques

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Le doctorat est historiquement le symbole de l'excellence académique, le sommet de la spécialisation scientifique. Pourtant, un paradoxe persiste à l'échelle internationale : le « fossé de transfert » (ou translation gap). De nombreux jeunes chercheurs, malgré une expertise technique pointue, peinent à projeter leurs travaux et leurs compétences dans le tissu industriel. Ce décalage est d'autant plus marqué que le monde de la production traverse une mutation profonde avec l'avènement de l'Industrie 5.0.

Une étude récente, issue des travaux de l'initiative Horizon Europe INSIGHT et publiée sous forme de préprint sur la plateforme arXiv, propose une réponse structurée à ce défi. Les auteurs y décrivent une méthodologie de co-conception de parcours de compétences pour les doctorants et jeunes chercheurs. Il convient de préciser que ce document, en tant que préprint, n'a pas encore été évalué par les pairs ; il reflète néanmoins une tendance lourde des politiques publiques européennes visant à décloisonner l'université et l'entreprise.

L'Industrie 5.0 : replacer l'humain et la durabilité au cœur de la technique

Pour comprendre la nécessité de cette réforme de la formation doctorale, il faut d'abord définir l'Industrie 5.0. Si l'Industrie 4.0 était centrée sur la numérisation, l'automatisation et l'Internet des objets, l'Industrie 5.0, telle que théorisée par la Commission européenne, y ajoute trois dimensions fondamentales : l'humanocentrisme, la durabilité et la résilience.

Dans ce contexte, un chercheur ne peut plus se contenter d'être un expert technique isolé dans son laboratoire. Il doit être capable de concevoir des technologies qui respectent les limites planétaires, de collaborer harmonieusement avec des systèmes d'intelligence artificielle et de placer le bien-être des travailleurs au centre des processus industriels. Les compétences requises ne sont donc plus seulement disciplinaires, mais éminemment systémiques et transversales.

La méthode INSIGHT : une architecture de compétences à double niveau

L'initiative INSIGHT propose de dépasser les formations doctorales traditionnelles, souvent jugées trop rigides ou déconnectées des réalités du marché, en introduisant une architecture de compétences co-conçue avec les acteurs industriels. Cette architecture repose sur deux niveaux distincts et complémentaires :

1. Les compétences de transfert fondamentales (Foundational Translational Skills) : Ce premier niveau regroupe des compétences indispensables à tout projet professionnel hors de l'académie. On y retrouve la communication scientifique vulgarisée, la gestion de projet, l'éthique de la recherche, l'intelligence émotionnelle et la capacité à travailler dans des équipes pluridisciplinaires.
2. Les littératies de l'Industrie 5.0 (Industry 5.0 Literacies) : Ce second niveau cible directement les défis contemporains de la production. Il englobe la gouvernance des données, la création de valeur durable, l'analyse du cycle de vie, la résilience des chaînes de valeur et l'interaction homme-machine.

Plutôt que d'imposer un catalogue de cours standardisés, l'approche préconise la création de parcours modulaires. Les doctorants peuvent ainsi assembler des briques de formation en fonction de leur projet professionnel, tout en bénéficiant d'un mentorat croisé associant un tuteur académique et un mentor issu du monde socio-économique.

Une dynamique mondiale soutenue par l'OCDE et l'Union européenne

Cette initiative s'inscrit dans un mouvement global de réévaluation du doctorat. L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne depuis plusieurs années dans ses rapports sur les carrières des titulaires de doctorat que la majorité des docteurs poursuivent désormais leur carrière en dehors du milieu universitaire. L'OCDE insiste sur l'urgence d'intégrer formellement la formation aux compétences transférables dans les cursus de troisième cycle.

De son côté, l'Association des universités européennes (EUA), à travers ses principes de Salzbourg, rappelle que la formation doctorale doit avant tout former des professionnels polyvalents, capables de s'adapter à des environnements complexes. L'approche par co-conception présentée dans le projet INSIGHT opérationnalise ces recommandations en impliquant directement les employeurs dès la phase de design des programmes de formation.

Pistes d'action pour les universités francophones

Pour les équipes de direction, les collèges doctoraux et les enseignants-chercheurs de l'espace francophone (France, Québec, Belgique, Suisse), cette approche offre des perspectives concrètes pour enrichir l'accompagnement des doctorants :

* Organiser des ateliers de co-conception multi-acteurs : Réunir régulièrement des directeurs de thèse, des doctorants, des représentants de PME, de grands groupes et de pôles de compétitivité pour identifier les compétences émergentes nécessaires sur le territoire. En France, cela peut s'articuler avec les exigences de certification professionnelle du Répertoire national des certifications professionnelles (RNCP).
* Développer la modularité et les micro-certifications : Permettre aux doctorants de valider des compétences spécifiques (par exemple, en éco-conception ou en éthique des algorithmes) via des modules courts, potentiellement mutualisés entre plusieurs établissements ou dispensés en ligne.
* Valoriser les thèses en entreprise (dispositifs de type CIFRE) : En France, le dispositif CIFRE (Convention Industrielle de Formation par la Recherche) est un excellent vecteur de transfert. Structurer ces thèses avec un parcours de formation inspiré de l'Industrie 5.0 permettrait d'en maximiser l'impact pour l'entreprise d'accueil.
* Institutionnaliser le mentorat industriel : Au-delà de la direction de thèse scientifique, offrir à chaque doctorant la possibilité d'être accompagné par un cadre ou un entrepreneur du secteur industriel pour l'aider à décoder les codes de l'entreprise et à valoriser son profil.

En repensant la formation doctorale sous le prisme de l'Industrie 5.0, les universités ne renoncent en rien à l'exigence de rigueur scientifique qui caractérise la thèse. Au contraire, elles permettent à cette rigueur de se déployer là où elle est cruciale pour l'avenir de nos sociétés : dans la transition vers une industrie plus humaine, plus verte et plus résiliente.

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