La fin du « grand livre » universitaire ? Comment repenser la lecture obligatoire sans sacrifier l'exigence
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La fin du « grand livre » universitaire ? Comment repenser la lecture obligatoire sans sacrifier l'exigence

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Dans les couloirs des universités, un constat alarmant unit désormais les enseignants-chercheurs, toutes disciplines confondues : les étudiants ne lisent plus les livres en entier. Ce phénomène, documenté récemment par une analyse de The Conversation US — un média académique de référence qui reflète ici les défis du corps enseignant américain —, dépasse largement les frontières des États-Unis. Il interroge directement l'essence même de la formation universitaire, en particulier dans les humanités et les sciences sociales, où la confrontation longue et solitaire avec un texte complexe a longtemps été considérée comme le rite de passage intellectuel par excellence.

Face à cette réalité, les professeurs sont confrontés à un dilemme : maintenir des exigences traditionnelles au risque de prêcher dans le désert, ou adapter leurs méthodes au risque d'édulcorer les programmes. Pourtant, une troisième voie se dessine. De nombreux universitaires choisissent de repenser l'acte de lire, non pas en renonçant à la rigueur, mais en transformant la lecture obligatoire en une activité guidée, collaborative et stratégique.

Un déclin global de la lecture longue

Le constat n'est pas nouveau, mais il s'est accéléré avec la numérisation des contenus et la fragmentation de l'attention. En France, les enquêtes du Centre National du Livre (CNL) sur les jeunes adultes révèlent une baisse constante du temps consacré à la lecture de livres, au profit des écrans et des formats courts. Les étudiants, bien que hautement alphabétisés et constamment exposés à l'écrit (messages, réseaux sociaux, articles en ligne), peinent à s'engager dans des monographies de plusieurs centaines de pages.

Les causes sont multiples. Outre la concurrence des loisirs numériques, les spécialistes de la cognition, à l'instar des travaux de la chercheuse Naomi Baron sur la lecture sur écran, soulignent que la lecture numérique favorise le balayage rapide (le skimming) au détriment de la lecture profonde (deep reading). De plus, la précarité étudiante et l'obligation de travailler en parallèle des études réduisent le temps disponible pour l'étude approfondie. Dans ce contexte, imposer la lecture de trois ou quatre ouvrages intégraux par semestre mène souvent à un taux d'échec ou d'abandon invisible : les étudiants s'appuient sur des résumés en ligne ou des intelligences artificielles génératives pour valider leurs examens sans jamais avoir ouvert l'œuvre originale.

Réduire la quantité pour maximiser la qualité

La première réponse des enseignants consiste à réduire le volume global des lectures imposées. Plutôt que d'exiger la lecture de plusieurs ouvrages complets, les professeurs sélectionnent un nombre restreint de textes fondamentaux. Cette approche, loin d'être un renoncement, permet de consacrer plus de temps en classe à l'analyse textuelle.

L'objectif est de passer d'une logique de couverture exhaustive à une logique de maîtrise méthodologique. En apprenant aux étudiants comment décortiquer un chapitre clé, comment identifier la thèse d'un auteur et comment évaluer ses preuves, les enseignants leur donnent les clés pour lire, plus tard, d'autres ouvrages de manière autonome. C'est le principe du scaffolding (l'étayage pédagogique) : on accompagne l'étudiant dans sa lecture plutôt que de présupposer qu'il possède déjà les compétences pour aborder seul un texte dense.

L'essor de l'annotation collective et de la lecture sociale

L'une des innovations les plus prometteuses réside dans l'usage des outils d'annotation collaborative, tels que Perusall ou Hypotheses. Ces plateformes permettent aux étudiants de lire un texte au format numérique et d'y apposer des commentaires, de poser des questions ou de répondre à leurs pairs directement dans la marge du document.

Cette pratique transforme la lecture, traditionnellement solitaire, en une activité sociale et interactive. Elle présente plusieurs avantages majeurs :

  • La responsabilisation : L'enseignant peut vérifier l'engagement réel des étudiants avant le cours.

  • L'apprentissage par les pairs : Les étudiants s'entraident pour comprendre les passages difficiles.

  • La préparation du cours en présentiel : L'enseignant peut identifier les points de blocage récurrents et orienter son cours magistral en fonction des questions posées en ligne.

Des études publiées dans des revues de pédagogie universitaire montrent que l'annotation sociale augmente de manière significative le taux de complétion des lectures et améliore la qualité des discussions en classe.

L'art de l'extrait stratégique et de la lecture guidée

Une autre méthode consiste à distribuer des extraits soigneusement sélectionnés, mais toujours accompagnés d'un guide de lecture. Ce guide ne se contente pas de poser des questions de compréhension ; il explicite les objectifs d'apprentissage liés à l'extrait. Pourquoi lisons-nous ce texte précis à ce moment du semestre ? Quelle compétence conceptuelle ou méthodologique doit-il nous permettre d'acquérir ?

Les enseignants intègrent également des séances de « lecture active » durant les heures de cours. Plutôt que de consacrer deux heures à un exposé magistral, le professeur réserve un temps pour lire un paragraphe complexe à voix haute, l'analyser collectivement et montrer, en temps réel, comment un chercheur interroge un texte. Cette modélisation de la lecture critique est essentielle pour des étudiants qui n'ont souvent jamais vu un expert travailler sur un document brut.

Quels enjeux pour les humanités ?

Cette mutation des pratiques de lecture pose néanmoins des questions fondamentales pour l'avenir des disciplines littéraires et de sciences humaines. Le format du livre — la monographie — n'est pas simplement un support physique ; il est la forme même d'une pensée complexe qui se déploie sur le long cours. Apprendre à suivre une argumentation sur 300 pages, à en percevoir les nuances, les contradictions et les résolutions, est une compétence démocratique et intellectuelle irremplaçable.

Le risque d'une pédagogie entièrement basée sur l'extrait est de former des étudiants capables de réagir à des stimuli textuels courts, mais incapables de synthétiser une pensée globale. C'est pourquoi les adaptations pédagogiques ne doivent pas viser l'élimination du livre, mais servir de passerelles. L'objectif ultime reste de ramener les étudiants vers le livre, en leur redonnant confiance en leurs capacités de lecture longue.

Pistes de transfert pour les équipes éducatives francophones

Pour les universités et grandes écoles de l'espace francophone (France, Québec, Belgique, Suisse), plusieurs actions concrètes peuvent être menées par les équipes pédagogiques :

1. Intégrer des ateliers de littératie universitaire dès la première année : Ne plus présupposer que les bacheliers savent lire un texte académique. Des modules courts sur la « lecture active » et la prise de notes doivent être généralisés.
2. Valoriser l'usage des plateformes d'annotation numérique : Encourager les services d'appui à la pédagogie (DAPI, SUP) à former les enseignants aux outils d'annotation collective intégrés dans les espaces numériques de travail (Moodle).
3. Rédiger des syllabus explicites : Pour chaque lecture demandée, préciser le temps estimé de lecture et l'usage qui en sera fait en cours. Un étudiant qui sait pourquoi il doit lire s'engagera plus facilement.
4. Diversifier les modes d'évaluation : Remplacer parfois le traditionnel compte rendu de lecture par des exercices de synthèse d'extraits, des fiches de lecture collaboratives ou des présentations orales axées sur la structure argumentative d'un chapitre.

En adaptant leurs exigences sans renoncer à l'ambition intellectuelle, les enseignants du supérieur peuvent transformer la crise de la lecture en une opportunité de renouvellement pédagogique, garantissant que l'université reste le lieu de la pensée critique et approfondie.

Sources d'actualité

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