L’Europe de l’éducation franchit une étape décisive dans l’analyse de ses propres dispositifs. Lancée sous l'égide de la Commission européenne dans le cadre de l'Espace européen de l'éducation d'ici 2025, l'initiative des Erasmus+ Teacher Academies (Académies de l'enseignement Erasmus+) visait à créer des réseaux d'institutions de formation initiale et continue des enseignants. L'objectif ? Renforcer la dimension européenne de la formation, stimuler l'innovation pédagogique et accroître l'attractivité d'un métier en proie à une crise de vocation généralisée sur le continent.
La publication du rapport final d'évaluation par la Commission européenne permet aujourd'hui de dresser un bilan approfondi de cette initiative. En tant que professionnels de l'éducation, vous y trouverez des clés de compréhension essentielles sur la manière dont la coopération transnationale redéfinit les pratiques de formation, mais aussi sur les défis structurels qui freinent encore son déploiement à grande échelle.
Il convient toutefois de noter la nature de cette source primaire : il s'agit d'une évaluation institutionnelle commanditée par la Commission européenne elle-même. Si elle s'appuie sur des données quantitatives et qualitatives rigoureuses (enquêtes, entretiens, études de cas), elle comporte un biais inhérent qui tend à valoriser les réussites politiques de l'Union, bien qu'elle formule des critiques lucides sur les lourdeurs administratives et la pérennité financière des projets.
Un contexte de crise globale de l'attractivité enseignante
Pour comprendre la genèse des Teacher Academies, il faut se pencher sur l'état de la profession en Europe. Le réseau Eurydice, dans son rapport de référence sur la carrière et le bien-être des enseignants en Europe, pointait déjà du doigt des pénuries alarmantes dans la quasi-totalité des pays membres, un manque de reconnaissance professionnelle et un besoin crucial de développement professionnel continu, notamment en matière de compétences numériques et d'inclusion.
Face à ce constat, l'initiative Erasmus+ a proposé une approche systémique. Plutôt que de financer des mobilités individuelles et isolées d'enseignants, l'Union européenne a choisi de structurer des consortiums transnationaux. Ces alliances regroupent des instituts de formation initiale (universités, écoles supérieures de professorat), des prestataires de formation continue, des écoles d'application et des autorités éducatives locales ou nationales. L'ambition est de créer des ponts durables entre la recherche en éducation, la formation pratique et les politiques publiques.
Ce que changent concrètement les Académies de l'enseignement
L'évaluation finale met en lumière plusieurs transformations concrètes au sein des établissements partenaires. Le premier apport majeur réside dans la co-construction de programmes de formation. Des formateurs de différents pays ont pu concevoir ensemble des modules de cours partagés, intégrant des thématiques prioritaires telles que la transition écologique, la numérisation de l'éducation et l'éducation inclusive.
Ces projets ont permis de tester des formats de mobilité hybride (blended mobility), combinant des phases d'apprentissage en ligne et des séjours d'observation ou de co-enseignement à l'étranger. Pour les futurs enseignants en formation initiale, cette immersion précoce dans un contexte multiculturel favorise le développement d'une identité professionnelle européenne et l'acquisition de compétences linguistiques et interculturelles indispensables dans des classes de plus en plus hétérogènes.
Sur le plan de l'innovation pédagogique, les Académies ont fonctionné comme des laboratoires. Elles ont facilité le transfert de pratiques innovantes, comme l'apprentissage par projet, l'usage éthique de l'intelligence artificielle en classe ou encore les méthodes d'évaluation formative. En décloisonnant les institutions, l'initiative a permis à des pays aux traditions éducatives différentes de s'inspirer mutuellement.
Les limites de mise en œuvre et les obstacles structurels
Malgré ces points positifs, le rapport d'évaluation ne passe pas sous silence les difficultés rencontrées par les acteurs de terrain. Le premier obstacle est d'ordre administratif et financier. La gestion de projets Erasmus+ de cette envergure exige une ingénierie administrative lourde, souvent portée par des équipes universitaires ou scolaires déjà surchargées. De plus, la question de la pérennité des Académies après la fin des financements européens reste entière. Comment maintenir ces réseaux actifs sans subventions récurrentes ?
Le deuxième défi majeur concerne la reconnaissance académique et professionnelle des formations suivies. Si la mobilité des étudiants universitaires est largement facilitée par le système de crédits ECTS, celle des enseignants en exercice se heurte à des barrières rigides. Dans de nombreux pays, les heures de formation suivies dans le cadre d'une Teacher Academy ne sont pas formellement reconnues par les ministères de l'Éducation nationale pour l'avancement de carrière ou le calcul du temps de formation obligatoire. Ce manque d'articulation avec les systèmes nationaux limite l'impact à long terme sur le développement professionnel des enseignants.
Enfin, la barrière linguistique reste un frein non négligeable. Bien que l'anglais s'impose souvent comme langue de travail par défaut dans ces consortiums, cela peut exclure une partie des enseignants et des formateurs moins à l'aise avec cette langue, limitant ainsi la démocratisation du dispositif.
Quels enseignements pour les systèmes éducatifs francophones ?
Pour les pays francophones comme la France, la Belgique (Fédération Wallonie-Bruxelles) ou la Suisse, les conclusions de cette évaluation offrent des pistes de réflexion précieuses pour enrichir les réformes en cours de la formation des enseignants.
En France, alors que la formation initiale des enseignants subit des réajustements réguliers, le modèle des Teacher Academies montre l'intérêt d'intégrer la mobilité internationale dès les premières années d'études, et non comme une option tardive. Les Instituts Nationaux Supérieurs du Professorat et de l'Éducation (INSPÉ) gagneraient à s'inspirer de ces réseaux pour co-diplômer des parcours avec des partenaires européens, renforçant ainsi l'attractivité de leurs cursus.
En Belgique francophone, dans le cadre du Pacte pour un Enseignement d'excellence, la réforme de la formation initiale (RFIE) met l'accent sur l'universitarisation et la recherche. Le modèle collaboratif des Académies Erasmus+ offre un cadre idéal pour connecter les Hautes Écoles et les Universités belges à des réseaux de recherche européens, garantissant une formation adossée aux meilleures pratiques internationales.
Pour que ces transferts soient réussis, les décideurs politiques francophones doivent impérativement lever les verrous administratifs. Cela implique de :
- Reconnaître officiellement les certifications et les modules de formation européens dans les plans de formation continue nationaux ou régionaux.
- Allouer du temps dédié aux enseignants pour participer à ces projets transnationaux, sans que cela ne repose uniquement sur leur engagement bénévole.
- Valoriser l'engagement des établissements scolaires partenaires en leur octroyant des labels ou des ressources spécifiques.
L'initiative des Erasmus+ Teacher Academies démontre que la coopération transnationale n'est plus un luxe réservé à quelques initiés, mais un levier stratégique pour moderniser la formation des enseignants. Si l'Europe veut surmonter la crise de son système éducatif, elle doit donner aux enseignants les moyens de devenir des praticiens réflexifs, connectés et ouverts sur le monde.
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