Dans le domaine de l'enseignement des langues étrangères, et plus particulièrement de l'anglais, une croyance profondément ancrée persiste : celle de la supériorité intrinsèque du « locuteur natif » (native speaker) en tant qu'enseignant et modèle linguistique. Cette idéologie, que le linguiste Adrian Holliday a théorisée sous le terme de native-speakerism, fait aujourd'hui l'objet d'une déconstruction rigoureuse par la recherche en sciences de l'éducation.
Une étude majeure publiée dans la revue scientifique Humanities and Social Sciences Communications (appartenant au groupe Nature) s'est penchée sur les perceptions des étudiants universitaires en Arabie saoudite face à cette figure du locuteur natif. En tant que publication de rang supérieur (Tier 1) soumise à une évaluation stricte par les pairs, cette source offre une base empirique solide pour analyser ces représentations. Toutefois, il convient de garder à l'esprit le biais contextuel de cette recherche : elle s'inscrit dans un système universitaire saoudien fortement mondialisé, caractérisé par des investissements massifs dans l'apprentissage de l'anglais et une dépendance historique vis-à-vis des cadres éducatifs occidentaux.
Une supériorité pédagogique présumée mais contredite par les faits
L'étude révèle que les étudiants saoudiens associent massivement le locuteur natif à des notions d'authenticité, de prestige culturel et de perfection linguistique. Pour beaucoup d'entre eux, l'accent « standard » (généralement britannique ou américain) reste l'objectif ultime, perçu comme un vecteur de réussite professionnelle et sociale. Cette idéalisation crée un biais de légitimité : les enseignants dont l'anglais n'est pas la langue maternelle (non-native English-speaking teachers ou NNEST) sont souvent perçus, a priori, comme moins compétents ou moins légitimes.
Pourtant, les données de l'étude mettent en lumière une contradiction flagrante. Lorsque les étudiants décrivent leurs expériences réelles en classe, ils reconnaissent volontiers que les enseignants non natifs font preuve d'une plus grande empathie pédagogique. Ayant eux-mêmes traversé le processus d'apprentissage de l'anglais comme langue seconde, ces enseignants comprennent mieux les difficultés cognitives et linguistiques de leurs élèves. Ils sont plus à même d'expliquer les règles grammaticales de manière explicite et de proposer des stratégies d'apprentissage adaptées.
Ce décalage entre la préférence idéologique pour le locuteur natif et l'efficacité pédagogique réelle de l'enseignant non natif démontre à quel point les représentations des apprenants sont influencées par des facteurs externes à la pédagogie.
Les racines idéologiques : du colonialisme linguistique au marché mondial
Pour comprendre la persistance de ce mythe, il faut analyser le contexte historique et économique de l'enseignement de l'anglais à l'échelle internationale. Le marché mondial de l'apprentissage des langues a longtemps été dominé par des institutions anglo-saxonnes qui ont érigé le locuteur natif en produit marketing de choix. Dans de nombreux pays, les offres d'emploi pour des postes d'enseignants d'anglais exigent encore explicitement un passeport issu du « cercle restreint » (États-Unis, Royaume-Uni, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), excluant d'emblée des professionnels hautement qualifiés originaires d'autres régions du monde.
Cette pratique, qualifiée de discrimination linguistique, repose sur l'illusion que la maîtrise intuitive d'une langue maternelle équivaut à une compétence didactique. Or, être capable de parler une langue ne signifie pas que l'on sait comment l'enseigner, en particulier à des publics universitaires ayant des besoins académiques ou professionnels spécifiques.
En Arabie saoudite, dans le cadre de la vision stratégique du pays pour moderniser son enseignement supérieur, cette préférence a longtemps dicté les politiques de recrutement. L'étude publiée par Nature montre que si les mentalités commencent à évoluer, les structures institutionnelles et les attentes des étudiants restent profondément marquées par cette hiérarchie linguistique invisible.
Les conséquences sur le recrutement et la pratique de classe
Ce biais de légitimité a des répercussions concrètes et néfastes sur le système éducatif :
* Inégalités professionnelles : Des enseignants non natifs, pourtant titulaires de doctorats en linguistique appliquée ou en didactique, se voient refuser des postes ou reçoivent des rémunérations inférieures à celles de locuteurs natifs sans formation pédagogique spécifique.
* Syndrome de l'imposteur : Les enseignants non natifs intériorisent parfois ce manque de légitimité, ce qui affecte leur confiance en soi et leur posture d'autorité en classe.
* Anxiété langagière chez les étudiants : En érigeant un modèle de perfection quasi inatteignable (l'accent natif sans faille), le système éducatif génère de la frustration et de l'inhibition chez les apprenants, qui n'osent pas s'exprimer de peur de ne pas paraître assez « natifs ».
Face à ces constats, les chercheurs préconisent une transition vers le paradigme de l'anglais comme langue franche (English as a Lingua Franca ou ELF). Dans un monde globalisé, la majorité des interactions en anglais ont lieu entre non-natifs. L'objectif de l'enseignement ne doit plus être l'imitation servile d'un accent spécifique, mais l'intelligibilité mutuelle et la compétence communicative interculturelle.
Quelles leçons pour l'enseignement du français et le monde francophone ?
Bien que cette étude se concentre sur l'anglais en Arabie saoudite, ses conclusions sont hautement transférables aux équipes éducatives et aux décideurs du monde francophone, notamment dans le domaine du Français Langue Étrangère (FLE) et de l'enseignement bilingue.
Le concept de « glottophobie », théorisé par le linguiste français Philippe Blanchet, décrit des mécanismes similaires de rejet ou de marginalisation basés sur l'accent ou la variété de langue parlée. Dans l'espace francophone, le mythe du « français sans accent » ou du « français standard de Paris » continue de peser sur la légitimité des enseignants et des apprenants.
Pour les institutions francophones, plusieurs pistes d'action se dégagent :
1. Repenser les critères de recrutement : Valoriser les diplômes de didactique, l'expérience pédagogique et la capacité à gérer la diversité linguistique, plutôt que le seul critère de la langue maternelle ou de l'origine géographique.
2. Sensibiliser les étudiants à la diversité linguistique : Introduire dès le début de l'apprentissage des documents audio et vidéo présentant une variété d'accents francophones (québécois, sénégalais, belge, suisse, etc.). Cela permet de normaliser la diversité et de réduire l'anxiété liée à la prononciation.
3. Valoriser le plurilinguisme de l'enseignant : Un enseignant qui a lui-même appris le français comme langue étrangère possède une expertise métalinguistique précieuse. Il doit être présenté aux étudiants comme un modèle de réussite et non comme un choix de second ordre.
En déconstruisant le mythe du locuteur natif, l'enseignement supérieur peut s'orienter vers une approche plus inclusive, plus juste et, en fin de compte, plus efficace pour préparer les étudiants à communiquer dans un monde multipolaire.
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