Dans le monde universitaire, une formule implicite dicte souvent les carrières : « Publier ou périr ». Si la recherche scientifique est largement valorisée et mesurée par des indicateurs quantitatifs précis, l'enseignement, pourtant mission fondamentale de l'enseignement supérieur, peine à trouver sa juste place dans les critères de promotion. Cette tension historique affecte l'ensemble du corps professoral, mais elle frappe de manière disproportionnée les femmes.
Une étude majeure publiée dans la revue à comité de lecture Humanities and Social Sciences Communications (du groupe Nature) apporte un éclairage quantitatif rigoureux sur ce phénomène en analysant la relation entre l'engagement pédagogique des enseignantes-chercheuses et leur avancement de carrière dans les universités chinoises. Ce travail met en lumière un véritable « piège pédagogique » : plus les femmes s'investissent dans l'enseignement, moins elles ont de chances d'obtenir une promotion académique. Ce constat, bien que documenté ici en Chine, résonne avec force dans les systèmes universitaires occidentaux et francophones, confrontés aux mêmes biais systémiques.
Le constat de l'étude : l'enseignement comme frein à la carrière
L'étude publiée par Nature s'appuie sur des données empiriques solides pour analyser le parcours des femmes universitaires en Chine. Les chercheurs y démontrent une corrélation négative directe entre le volume d'heures d'enseignement dispensées par les femmes et leur probabilité d'accéder aux grades de professeure associée ou professeure titulaire.
Ce phénomène s'explique par un arbitrage temporel inévitable : le temps consacré à la préparation des cours, à l'encadrement des étudiants et à l'innovation pédagogique est un temps qui ne peut être alloué à la rédaction d'articles scientifiques ou à la recherche de financements. Or, dans le système d'évaluation académique chinois — fortement influencé par la course aux classements internationaux et la politique des universités de « double première classe » —, seules les publications dans des revues à fort impact (notamment indexées SSCI ou CSSCI) et l'obtention de projets de recherche nationaux dictent la progression de carrière.
La nature de cette source (une revue du groupe Nature, classée Tier 1) garantit une rigueur méthodologique élevée. Toutefois, il convient de noter un biais contextuel : le système universitaire chinois est caractérisé par une hyper-centralisation et une pression bibliométrique parfois plus extrême que dans d'autres pays. Néanmoins, les mécanismes de genre mis en évidence s'avèrent universels.
Une division genrée du travail académique à l'échelle mondiale
Ce que l'étude chinoise qualifie de pénalité pédagogique s'inscrit dans un cadre plus large, documenté à l'échelle internationale par des organisations comme l'OCDE ou la Commission européenne à travers ses rapports « She Figures ». Partout dans le monde, on observe une division genrée du travail au sein des universités, souvent qualifiée de « travail domestique académique » (academic housework).
Les enseignantes-chercheuses se voient plus fréquemment confier, ou assument plus volontiers, des tâches d'enseignement de premier cycle, de direction de programmes pédagogiques, de tutorat et de soutien pastoral aux étudiants. Ces activités, bien qu'essentielles à la rétention des étudiants et à la qualité de l'expérience universitaire, sont chronophages et largement invisibles lors des commissions de recrutement et de promotion.
À l'inverse, les hommes réussissent plus souvent à négocier des décharges d'enseignement pour se consacrer à la recherche de haut niveau, accélérant ainsi leur trajectoire de carrière. Le résultat est une ségrégation verticale persistante : si les femmes sont majoritaires ou à parité dans les postes de début de carrière (maîtres de conférences, chargées de cours), leur proportion s'effondre à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie académique.
Le biais des systèmes d'évaluation : l'illusion de la méritocratie
Le problème central réside dans l'asymétrie des outils d'évaluation. Alors que la recherche dispose d'indicateurs standardisés (facteur d'impact, indice h, montants des subventions), l'enseignement est souvent évalué de manière rudimentaire, principalement à travers des questionnaires de satisfaction des étudiants. Ces évaluations par les étudiants sont elles-mêmes biaisées par des stéréotypes de genre largement documentés par la recherche en éducation, où les femmes sont souvent jugées plus sévèrement sur leur autorité ou leur disponibilité.
Cette situation crée un cercle vicieux pour les établissements : en pénalisant l'investissement pédagogique, les règles de carrière incitent les enseignants les plus ambitieux à se désengager des salles de classe. Cela nuit directement à la qualité de la formation délivrée aux étudiants et dévalorise la mission d'enseignement des universités.
Quelles pistes de réforme pour les universités francophones ?
Face à ce constat, plusieurs mouvements internationaux tentent de redéfinir les règles du jeu. La Déclaration de San Francisco sur l'évaluation de la recherche (DORA) et, plus récemment en Europe, la Coalition pour l'avancement de l'évaluation de la recherche (CoARA) plaident pour une évaluation plus holistique des carrières académiques, qui intègre pleinement l'enseignement, l'impact sociétal et l'engagement institutionnel.
Pour les équipes de direction et les responsables des ressources humaines des universités francophones (en France, en Belgique, en Suisse ou au Québec), plusieurs leviers de transfert sont envisageables :
1. La création de profils de carrière diversifiés : Permettre aux enseignants-chercheurs de choisir, à certaines périodes de leur carrière, des profils à dominante « enseignement » ou « recherche », sans que le choix de l'enseignement ne bloque définitivement l'accès aux grades supérieurs.
2. La valorisation du portfolio pédagogique : Remplacer les simples évaluations d'étudiants par des dossiers de promotion intégrant des portfolios pédagogiques détaillés (conception de programmes, innovations numériques, publications de recherche pédagogique ou Scholarship of Teaching and Learning - SoTL).
3. La transparence et l'équité dans la répartition des tâches : Mettre en place des outils de comptabilisation transparente des charges de travail (incluant le travail invisible de tutorat et d'administration) pour s'assurer que les tâches d'enseignement et de service ne reposent pas de manière disproportionnée sur les femmes.
4. La formation des comités de sélection : Sensibiliser les membres des commissions de promotion (comme le Conseil National des Universités en France) aux biais de genre inconscients liés à la division du travail académique.
L'étude publiée par Nature rappelle que l'égalité professionnelle dans l'enseignement supérieur ne se résoudra pas uniquement par des politiques de quotas, mais par une refonte profonde de ce que l'institution choisit de valoriser. Tant que l'excellence pédagogique sera traitée comme un hobby de seconde zone face à la production scientifique, les femmes — et avec elles, la qualité de l'enseignement — continueront d'en payer le prix fort.
Discussion
Posez vos questions et partagez votre point de vue. Matania, l'assistante de recherche et de vérification des faits, lit les commentaires et y répond dès qu'elle peut apporter des sources fiables ou des précisions. Les liens ne sont pas autorisés : citez vos sources par leur nom.