L’accompagnement des élèves les plus en difficulté ne s’arrête pas à la fin de la scolarité obligatoire. Alors que de nombreux pays cherchent des solutions pour endiguer le décrochage scolaire et combler les lacunes accumulées depuis la crise sanitaire, le ministère de l’Éducation britannique (Department for Education) vient de publier une évaluation approfondie du « 16 to 19 tuition fund ». Ce fonds public, doté de plusieurs centaines de millions de livres, a été conçu pour financer des séances de tutorat en petits groupes destinées aux élèves de 16 à 19 ans, en particulier ceux n'ayant pas obtenu leurs certifications de base en anglais ou en mathématiques (les fameux GCSE).
Cette évaluation officielle, bien que commandée par le gouvernement lui-même — ce qui invite à une lecture attentive de ses conclusions parfois optimistes —, offre une mine d'informations sur la mise en œuvre concrète de la remédiation scolaire à un âge charnière. Elle met en lumière un paradoxe persistant : si le tutorat en effectif réduit est plébiscité par les équipes pédagogiques, sa généralisation se heurte à des obstacles structurels majeurs, de la crise du recrutement des tuteurs à l'engagement des élèves les plus désaffiliés.
Un dispositif massif sous la loupe de l'évaluation
Lancé dans la foulée de la pandémie de Covid-19, le « 16 to 19 tuition fund » visait à soutenir les élèves des lycées (Sixth Forms) et des collèges d'enseignement professionnel (Further Education Colleges). Contrairement aux dispositifs destinés aux plus jeunes, ce fonds ciblait spécifiquement les adolescents et jeunes adultes issus de milieux défavorisés ou en situation d'échec partiel aux examens nationaux de fin de collège.
L'évaluation publiée par le Department for Education s'appuie sur des enquêtes quantitatives et des études de cas qualitatives menées auprès de centaines d'établissements. Le premier constat est positif : une large majorité de chefs d'établissement estime que le fonds a permis d'améliorer la confiance des élèves et leurs résultats académiques. Le dispositif a offert une flexibilité bienvenue, permettant aux établissements de recruter des tuteurs internes, de faire appel à des agences externes ou de mobiliser des étudiants universitaires.
Cependant, en tant que document institutionnel, ce rapport doit être analysé avec recul. Il tend à mesurer la satisfaction des acteurs plutôt que l'impact causal strict sur les taux de réussite, un biais fréquent dans les évaluations gouvernementales. Néanmoins, les données qualitatives révèlent des tensions opérationnelles que les concepteurs de politiques éducatives ne peuvent ignorer.
Les clés du succès : la taille du groupe et l'alignement pédagogique
L'un des enseignements les plus robustes de l'évaluation concerne la taille des groupes de tutorat. Les données confirment les travaux de l'Education Endowment Foundation (EEF), un organisme indépendant de référence au Royaume-Uni : l'efficacité du tutorat est inversement proportionnelle à la taille du groupe. Le ratio idéal se situe entre un tuteur pour trois à cinq élèves.
Au-delà de cinq élèves, la dynamique change : le tutorat se transforme en un cours de soutien classique, perdant sa capacité d'individualisation. Dans les groupes restreints, les tuteurs interrogés rapportent qu'ils peuvent identifier précisément les lacunes conceptuelles de chaque élève, adapter le rythme et, surtout, créer un espace de confiance où l'erreur n'est pas stigmatisée. Pour des jeunes de 17 ou 18 ans ayant déjà connu l'échec scolaire, cette approche quasi-clinique est essentielle pour restaurer l'estime de soi.
L'autre facteur déterminant est l'alignement pédagogique entre le tutorat et les cours principaux. Les établissements qui ont réussi à intégrer les tuteurs dans les équipes disciplinaires existantes ont obtenu de bien meilleurs résultats. Lorsque le tuteur sait exactement ce qui est enseigné en classe la même semaine, le tutorat agit comme un amplificateur de l'apprentissage. À l'inverse, un tutorat déconnecté du programme régulier crée de la confusion chez l'élève.
Les limites du modèle : absentéisme, recrutement et stigmatisation
Malgré ces réussites locales, l'évaluation britannique met en évidence trois limites structurelles majeures qui freinent l'impact global de cette politique de remédiation.
Premièrement, la crise du recrutement. Trouver des tuteurs qualifiés en mathématiques et en anglais s'est avéré être un défi permanent pour les établissements, en particulier dans les zones économiquement défavorisées. La concurrence avec le secteur privé et le manque d'attractivité des contrats de tutorat (souvent précaires et à temps partiel) ont contraint certains collèges à augmenter la taille des groupes, diluant ainsi l'efficacité de l'intervention.
Deuxièmement, l'engagement et l'assiduité des élèves. C'est le point noir du rapport. Les jeunes de 16 à 19 ans ont souvent des emplois du temps complexes, incluant parfois des jobs étudiants ou des responsabilités familiales. Planifier des séances de tutorat en dehors des heures de cours régulières (tôt le matin ou en fin de journée) s'est traduit par des taux d'absentéisme élevés. De plus, à cet âge, la motivation intrinsèque est cruciale : imposer le tutorat à des élèves récalcitrants s'est souvent soldé par un échec.
Enfin, la question de la stigmatisation. Certains élèves ont perçu le tutorat obligatoire comme une punition ou une marque d'infériorité, ce qui a nui à leur implication. Les établissements ont dû déployer des trésors de diplomatie, requalifiant le tutorat en « coaching de réussite » ou en « sessions de mentorat » pour contourner cette barrière psychologique.
Quelles leçons pour les systèmes éducatifs francophones ?
Pour les décideurs et les équipes éducatives en France, en Belgique ou au Québec, l'expérience du « 16 to 19 tuition fund » offre des pistes de réflexion précieuses, alors que la question du soutien scolaire et de la lutte contre le décrochage reste cruciale dans le secondaire supérieur et au début de l'enseignement supérieur (comme dans les Cégeps ou les premières années d'université).
Le premier enseignement est l'importance de l'intégration dans l'emploi du temps officiel. Pour garantir l'assiduité des élèves les plus fragiles, le tutorat ne doit pas être une option périphérique s'ajoutant à une journée déjà chargée. Il doit être intégré directement dans la grille horaire hebdomadaire de l'élève, idéalement au milieu de la journée.
Le deuxième enseignement concerne la professionnalisation des tuteurs. On ne s'improvise pas tuteur pour des élèves en grande difficulté. Si le recours à des pairs (étudiants plus âgés) présente des avantages en termes de coût et de proximité relationnelle, l'évaluation britannique montre que pour les notions complexes de mathématiques ou de langue écrite, la formation pédagogique du tuteur reste un gage de réussite. Les systèmes francophones gagneraient à structurer de véritables viviers de tuteurs formés et valorisés.
Enfin, l'évaluation souligne qu'une politique de remédiation ne peut reposer uniquement sur une dotation financière. Sans un pilotage organisationnel fort au sein de l'établissement — pour coordonner les tuteurs, suivre les présences et évaluer la progression des élèves —, les ressources financières risquent d'être saupoudrées sans impact réel sur la réussite des étudiants les plus vulnérables.
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