Revues prédatrices : comment repérer les signaux faibles sans sacrifier le libre accès
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Revues prédatrices : comment repérer les signaux faibles sans sacrifier le libre accès

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Le mouvement du libre accès (Open Access) a profondément démocratisé la diffusion des connaissances scientifiques. Cependant, sa transition vers le modèle de l'« auteur-payeur » (via les frais de traitement des articles, ou APC) a involontairement ouvert la boîte de Pandore. Des éditeurs peu scrupuleux, qualifiés de « prédateurs », exploitent ce système en percevant des frais de publication sans fournir les services éditoriaux et d'évaluation par les pairs indispensables à la rigueur scientifique.

Pour les universités, les bibliothèques et les chercheurs, le défi est immense : comment identifier et écarter ces revues illégitimes sans pour autant jeter le discrédit sur l'ensemble du modèle du libre accès, qui reste un pilier de la science ouverte ?

Les limites des approches binaires : listes noires et listes blanches

Pendant longtemps, la lutte contre les revues prédatrices s'est appuyée sur des outils binaires. D'un côté, les listes noires (comme la célèbre et controversée liste de Beall, ou les services payants de Cabells) recensent les éditeurs suspects. De l'autre, les listes blanches (comme le Directory of Open Access Journals - DOAJ) répertorient les revues respectant des standards de qualité stricts.

Bien que ces outils restent indispensables, ils montrent aujourd'hui leurs limites face à la sophistication croissante des fraudeurs. Les listes noires peinent à suivre le rythme effréné de création de nouvelles revues et de changement de noms d'éditeurs. De plus, elles reposent souvent sur des critères d'évaluation subjectifs et manuels, difficiles à appliquer à grande échelle.

À l'inverse, les listes blanches peuvent parfois faire preuve d'une trop grande rigidité, excluant de jeunes revues légitimes issues de pays en développement qui ne disposent pas encore des ressources pour répondre à tous les critères formels d'indexation. Cette approche binaire ne permet pas de saisir la « zone grise » de l'édition scientifique, où se situent des revues au comportement éditorial parfois négligent mais non intentionnellement frauduleux.

L'analyse de graphes : une nouvelle arme technologique à l'étude

C'est dans ce contexte qu'interviennent de nouvelles propositions méthodologiques. Une étude récente, publiée sous forme de preprint sur la plateforme arXiv (référence arXiv:2608.10739v1), propose de dépasser les classifications binaires grâce à l'analyse de graphes multivariés.

Note de rigueur journalistique : ce travail étant un preprint, il n'a pas encore été évalué par les pairs. Il doit donc être considéré comme une piste de recherche prometteuse et non comme une vérité scientifique établie.

L'approche présentée dans ce document propose de modéliser l'écosystème de l'édition académique comme un réseau interconnecté d'entités : auteurs, articles, revues et éditeurs. Plutôt que d'analyser une revue de manière isolée, cette méthode examine les relations et les flux d'informations au sein du réseau. Elle cherche à détecter des anomalies structurelles, telles que :

  • Des réseaux de co-citations anormalement denses ou circulaires entre un groupe restreint de revues.

  • Des taux d'acceptation d'articles anormalement élevés combinés à des délais de révision extrêmement courts.

  • Des profils d'auteurs ou de relecteurs présentant des incohérences thématiques majeures avec la ligne éditoriale de la revue.

Cette approche par graphes offre l'avantage de la dynamicité et de la scalabilité. Elle permet de repérer des signaux faibles de comportement prédateur avant même qu'une revue ne soit formellement signalée ou blacklistée. Néanmoins, sa mise en œuvre pratique se heurte à des limites de taille, notamment la difficulté d'accéder à des métadonnées complètes, ouvertes et standardisées sur les processus de révision par les pairs, souvent protégés par le secret éditorial.

Les bibliothèques universitaires, première ligne de défense

Au-delà des outils technologiques, la prévention repose avant tout sur l'humain et l'accompagnement de proximité. Dans les universités, les professionnels de l'information et les bibliothécaires jouent un rôle de sentinelles.

Les services d'appui à la recherche développent des ateliers de formation et des guides pratiques pour sensibiliser les doctorants et les chercheurs chevronnés. L'initiative internationale « Think. Check. Submit. » (Pensez. Vérifiez. Soumettez.) s'est imposée comme une référence mondiale. Elle propose une liste de contrôle simple permettant aux chercheurs d'évaluer la fiabilité d'une revue avant d'y soumettre leur manuscrit : la revue est-elle transparente sur ses frais ? Les membres du comité de rédaction sont-ils identifiables et reconnus dans leur domaine ? Les articles précédents sont-ils indexés dans des bases de données de confiance ?

En France et dans l'espace francophone, des institutions comme le CNRS, le CIRAD (via sa plateforme CoopIST) ou encore le consortium Couperin publient régulièrement des fiches pratiques et des recommandations pour aider les chercheurs à naviguer dans ce paysage complexe. L'accent est mis sur la responsabilisation des auteurs et sur l'importance de ne pas céder à la pression du « publier ou périr » (publish or perish).

Repenser l'évaluation de la recherche pour tarir la source du problème

La prolifération des revues prédatrices n'est pas seulement le fait d'escrocs opportunistes ; elle est le symptôme d'un système d'évaluation de la recherche excessivement quantitatif. Tant que la progression de carrière des chercheurs et le financement des laboratoires dépendront principalement du nombre d'articles publiés et d'indicateurs simplistes comme le Facteur d'Impact, les éditeurs prédateurs trouveront un marché captif.

Pour tarir la source du problème, une transformation profonde des modes d'évaluation est nécessaire. C'est tout l'enjeu de la Coalition pour l'avancement de l'évaluation de la recherche (CoARA), une initiative européenne et internationale qui gagne du terrain. CoARA prône une évaluation qualitative, basée sur le contenu réel des travaux plutôt que sur le prestige ou la quantité de revues dans lesquelles ils sont publiés.

En valorisant la diversité des contributions scientifiques (logiciels libres, données de recherche, rapports d'expertise) et en reconnaissant le temps nécessaire à une recherche de qualité, les institutions réduiront la pression qui pousse parfois, par désespoir ou par manque de temps, certains chercheurs vers les filets des éditeurs prédateurs.

La lutte contre ce fléau ne doit pas conduire à un repli frileux vers les modèles d'édition traditionnels et payants, qui limitent l'accès au savoir. Au contraire, elle doit renforcer l'exigence de qualité au sein de la science ouverte, en combinant technologies d'analyse innovantes, éducation aux médias scientifiques et courage politique dans la réforme de l'évaluation académique.

Sources d'actualité

Références complémentaires

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