Transition écologique : quand les chercheurs apprennent l'art du plaidoyer pour imposer la sobriété numérique
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Transition écologique : quand les chercheurs apprennent l'art du plaidoyer pour imposer la sobriété numérique

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L'urgence climatique impose une transition écologique sans précédent dans tous les secteurs de la société, et le monde académique n'y échappe pas. Si l'empreinte carbone des déplacements physiques des chercheurs commence à être documentée et encadrée, un angle mort de taille persiste : celle de la recherche numérique. Supercalculateurs, stockage massif de données dans le cloud, intelligence artificielle gourmande en énergie... les pratiques de recherche numérique pèsent lourd sur le plan environnemental. Face à cela, de nombreux scientifiques et professionnels techniques expriment une réelle volonté de sobriété numérique, mais ils se heurtent souvent à un mur institutionnel. Comment transformer cette motivation individuelle en levier de transformation collective ?

Une étude novatrice publiée sur la plateforme de prépublication scientifique arXiv propose une réponse pédagogique inédite : « Turning interest into institutional change: teaching advocacy for sustainable research ». Les auteurs y présentent un cours en accès libre conçu pour enseigner les bases du plaidoyer et du changement organisationnel aux chercheurs et aux ingénieurs système. Bien que ce travail n'ait pas encore été évalué par les pairs, ce qui invite à observer ses résultats avec la prudence scientifique de rigueur, il pose les fondations d'une ingénierie pédagogique particulièrement pertinente pour relever le défi de la sobriété numérique dans l'enseignement supérieur.

Le plaidoyer comme discipline d'enseignement universitaire

Le cœur de cette approche pédagogique repose sur un constat pragmatique : la simple diffusion de données scientifiques ou la bonne volonté individuelle ne suffisent pas à infléchir les politiques d'un grand établissement. Modifier l'infrastructure numérique d'une université ou rationaliser l'usage des serveurs exige des compétences de négociation, de communication stratégique et d'influence politique. Or, ces compétences sont rarement enseignées au cours du parcours doctoral ou de la formation des personnels techniques.

La formation présentée dans l'étude s'articule autour du cycle de plaidoyer en cinq étapes développé par l'UNICEF. Ce cadre éprouvé couvre l'analyse des parties prenantes, la cartographie du pouvoir (« power mapping »), la construction de coalitions, le récit et le ciblage des messages (« storytelling » et « framing »), et enfin l'évaluation des actions menées.

Pour ancrer ces concepts théoriques dans le réel, la formation s'appuie sur une étude de cas fictive mais hautement réaliste, adaptée aux politiques publiques du Royaume-Uni. Les apprenants y sont confrontés aux contraintes réglementaires réelles, notamment le « Concordat pour la durabilité environnementale » et la stratégie de l'organisme national de recherche britannique (UKRI). L'objectif est d'apprendre aux participants à aligner leurs revendications écologiques avec les obligations stratégiques, juridiques et financières de leur propre institution.

Les compétences clés pour transformer l'institution

La pédagogie mise en œuvre s'éloigne des formats magistraux pour privilégier l'apprentissage actif et la mise en situation. Deux compétences majeures y sont développées :

* La cartographie du pouvoir (Power Mapping) : Les participants apprennent à identifier précisément qui détient le pouvoir décisionnel au sein de leur université (présidence, direction des systèmes d'information, directions de laboratoires) mais aussi à décoder les réseaux d'influence informels. Comprendre qui valide les budgets d'achat de matériel ou quels sont les freins techniques des administrateurs système permet de cibler les bons interlocuteurs.
* Le cadrage du message (Framing) et le récit (Storytelling) : Les ingénieurs et chercheurs ont naturellement tendance à argumenter en s'appuyant uniquement sur des données brutes (comme les gigawattheures consommés par un cluster de calcul). La formation leur apprend à traduire ces métriques en récits percutants et adaptés à leur audience. On passe ainsi d'un argumentaire purement technique à un discours axé sur la responsabilité sociétale de l'université, la conformité réglementaire ou les économies financières à long terme.

De la sensibilisation à l'action : l'écho francophone

Cette initiative britannique trouve un écho direct dans l'espace francophone, où la question de la décarbonation de la recherche gagne du terrain. En France, le collectif de scientifiques Labos 1point5 mène depuis plusieurs années un travail remarquable pour estimer et réduire l'empreinte environnementale des laboratoires de recherche. Grâce à leur outil « GES 1point5 », de nombreuses unités de recherche mesurent désormais leur impact.

Cependant, le passage à des politiques contraignantes de sobriété numérique — telles que l'allongement de la durée de vie des équipements, la mutualisation des serveurs ou la limitation du recours systématique aux technologies énergivores — se heurte fréquemment à des résistances internes ou à l'inertie des processus administratifs. C'est ici que l'intégration d'un module de formation au plaidoyer, inspiré du modèle partagé sur arXiv, prend tout son sens : il offre le chaînon manquant pour donner aux collectifs de chercheurs les outils d'une action politique interne efficace.

Pistes de transfert pour les universités francophones

Pour les équipes pédagogiques, les réseaux d'ingénieurs et les directions du développement durable des établissements francophones (en France, en Belgique, en Suisse ou au Québec), ce modèle est hautement transférable. Plusieurs pistes concrètes de transposition peuvent être envisagées :

* S'appuyer sur les cadres réglementaires nationaux : En France, la loi REEN (Réduction de l'empreinte environnementale du numérique) et les préconisations du Shift Project (notamment via son rapport 'ClimatSup Recherche') fournissent des leviers d'action solides. Une formation francophone au plaidoyer pourrait utiliser ces textes comme arguments d'autorité pour légitimer les demandes des chercheurs auprès de leurs directions.
* Déployer un format hybride et modulaire : La formation peut être structurée en deux niveaux, à l'image du modèle anglo-saxon. D'une part, des ressources en ligne en accès libre pour sensibiliser largement ; d'autre part, des ateliers pratiques (workshops) de co-conception de campagnes de plaidoyer pour les porteurs de projets de transition au sein des laboratoires.
* Favoriser le dialogue trans-services : Le plaidoyer ne doit pas être pensé comme une confrontation stérile avec l'administration. Les sessions de formation doivent encourager la mixité des profils, en réunissant des chercheurs, des personnels administratifs, des acheteurs publics et des responsables des directions des systèmes d'information (DSI) afin de co-construire des solutions techniquement et administrativement viables.

En outillant les scientifiques pour qu'ils deviennent des acteurs du changement au sein même de leurs établissements, les universités ont l'opportunité d'aligner enfin leurs pratiques opérationnelles avec les savoirs d'avant-garde qu'elles produisent sur la crise climatique.

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