Décoloniser l'histoire sans ses langues : l'illusion de l'inclusion scolaire en Afrique du Sud
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Décoloniser l'histoire sans ses langues : l'illusion de l'inclusion scolaire en Afrique du Sud

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La décolonisation des programmes scolaires est devenue un mot d'ordre incontournable dans les réformes éducatives du Sud global, et particulièrement en Afrique du Sud. Pourtant, introduire de nouveaux récits historiques, valoriser les figures de la résistance africaine ou déconstruire le roman colonial ne suffit pas à garantir une justice cognitive. Une étude récente menée en Afrique du Sud et relayée par The Conversation Africa met en lumière un angle mort majeur de ces réformes : l'hégémonie persistante de l'anglais comme langue d'enseignement. Tant que la langue de la classe exclut les réalités linguistiques des élèves, l'enseignement de l'histoire reste une entreprise d'assimilation passive plutôt qu'un espace de pensée critique.

Cette analyse invite à repenser la didactique de l'histoire à l'aune du plurilinguisme, un enjeu qui résonne puissamment avec les défis des systèmes éducatifs francophones, qu'ils soient situés en Afrique subsaharienne ou dans des contextes métropolitains marqués par la diversité linguistique.

Le paradoxe sud-africain : un contenu émancipateur dans une langue d'exclusion

Depuis la fin de l'apartheid, l'Afrique du Sud s'efforce de rebâtir un système éducatif inclusif. Les nouveaux programmes d'histoire s'attachent à restituer l'agence des populations noires et à décentrer les perspectives européennes. Cependant, l'étude universitaire menée sur le terrain révèle une fracture béante entre l'ambition politique du curriculum et sa réalité pédagogique. Dans la grande majorité des écoles publiques, l'anglais demeure la langue d'apprentissage et d'enseignement (LoLT - Language of Learning and Teaching) dès la quatrième année de primaire, bien qu'il ne soit la langue maternelle que d'une infime minorité de la population.

Les chercheurs soulignent que cette situation crée un double fardeau pour les élèves de l'enseignement secondaire. Non seulement ils doivent assimiler des concepts historiques complexes (comme l'impérialisme, le nationalisme ou la stratification sociale), mais ils doivent le faire à travers le prisme d'une langue qu'ils ne maîtrisent pas pleinement. Le résultat est un silence académique : les élèves n'osent pas prendre la parole, peinent à formuler des hypothèses et se limitent à mémoriser des formules toutes faites pour réussir leurs examens. L'esprit critique, pourtant cœur de la discipline historique, est ainsi sacrifié sur l'autel de la barrière linguistique.

Cette recherche, bien qu'ancrée dans le contexte sud-africain, illustre un biais classique des politiques éducatives postcoloniales : croire que la justice curriculaire s'arrête au choix des contenus textuels. Elle montre que la forme de transmission — et donc la langue — est tout aussi politique que le fond.

La pensée historique exige une fluidité linguistique

L'enseignement de l'histoire ne se résume pas à l'apprentissage d'une chronologie ; il requiert le développement de compétences de pensée de haut niveau. Pour analyser une source, confronter des points de vue divergents ou exprimer une empathie historique, l'élève doit pouvoir manipuler les nuances de la langue.

Lorsque l'anglais (ou le français dans d'autres contextes) est imposé comme unique vecteur de communication, plusieurs obstacles majeurs surgissent :

  • L'inhibition de la participation orale : Les élèves craignent d'être ridiculisés en raison de leur accent ou de leurs erreurs grammaticales, ce qui tarit le débat démocratique en classe.

  • La simplification conceptuelle : Ne disposant pas du vocabulaire requis dans la langue officielle, les élèves ne peuvent pas nuancer leurs arguments, ce qui conduit à une vision binaire des processus historiques.

  • La délégitimation des savoirs familiaux : L'histoire orale, si cruciale dans la transmission des mémoires africaines, se trouve disqualifiée car elle s'exprime dans les langues locales (isiZulu, isiXhosa, Sesotho, etc.), invisibilisées par l'institution scolaire.

  • Une évaluation défaillante : Les examens évaluent souvent la maîtrise linguistique de l'anglais plutôt que la compréhension réelle des dynamiques historiques par l'élève.
  • Le « translanguaging » comme levier de justice cognitive

    Pour dépasser cette impasse, l'étude plaide pour l'intégration systématique du translanguaging (ou alternance codique planifiée) dans les pratiques de classe. Loin d'être une simple béquille ou une dérive informelle, le translanguaging est une stratégie pédagogique rigoureuse qui autorise et encourage les élèves à utiliser l'ensemble de leur répertoire linguistique pour apprendre.

    En pratique, cela signifie qu'un enseignant peut introduire un concept en anglais, permettre aux élèves d'en débattre en petits groupes dans leurs langues maternelles, puis restituer le fruit de leur réflexion à l'écrit en anglais. Cette méthode transforme la dynamique de classe : la parole se libère, la compréhension s'approfondit et la légitimité des élèves en tant que sujets pensants est restaurée. Les concepts historiques ne sont plus des abstractions importées, mais des outils d'analyse que l'élève peut s'approprier en faisant des ponts entre son univers culturel et l'école.

    Quelles leçons pour les systèmes éducatifs francophones ?

    Le constat dressé par les chercheurs sud-africains trouve un écho direct dans l'espace francophone. Dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest et centrale (comme le Sénégal, le Mali ou la Côte d'Ivoire), le français demeure la langue exclusive d'enseignement dès le primaire, en dépit d'un environnement quotidien massivement plurilingue.

    Les ministères de l'Éducation de ces pays mènent depuis plusieurs années des expérimentations sur le bilinguisme (notamment via le programme ELAN de l'Organisation internationale de la Francophonie). Les conclusions de l'étude sud-africaine confortent ces initiatives en montrant que l'enseignement des sciences humaines (histoire, géographie, éducation civique) gagne à s'ouvrir aux langues nationales. Permettre l'usage du wolof, du bambara ou de l'éwé en classe d'histoire ne nuit pas à l'apprentissage du français ; au contraire, cela consolide les structures cognitives nécessaires à l'acquisition de toute langue seconde.

    Pour les équipes éducatives de France, de Belgique ou du Canada (Québec), confrontées à des classes de plus en plus hétérogènes sur le plan linguistique, cette recherche offre également des pistes d'action. En histoire, valoriser le plurilinguisme des élèves issus de l'immigration peut devenir un atout :

  • Encourager les élèves à rechercher des sources historiques dans leur langue familiale.

  • Autoriser des phases de réflexion intermédiaire ou de brouillon dans la langue maternelle avant la rédaction finale en français.

  • Reconnaître la richesse des récits familiaux et des mémoires plurielles comme des objets d'étude historique légitimes.

La décolonisation et l'inclusion de l'enseignement ne s'achèveront pas par le simple remplacement d'un manuel scolaire par un autre. Elles n'adviendront que lorsque chaque élève, quelle que soit sa langue d'origine, se sentira autorisé à prendre la parole pour interroger le passé et, ainsi, se projeter dans l'avenir.

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