Les statistiques scolaires mondiales décrivent avec une relative précision les inscriptions administratives. Elles renseignent beaucoup moins bien la présence régulière en classe. Cette distinction est décisive pour interpréter le Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2026 de l’UNESCO : ses chiffres montrent l’ampleur de la non-scolarisation, mais aussi les limites des instruments employés pour la mesurer.
273 millions de jeunes hors de l’école
En 2024, 273 millions d’enfants, d’adolescents et de jeunes étaient considérés comme hors de l’école, soit environ 17 % de la population d’âge scolaire — près d’un sur six. Le total comprend 79 millions d’enfants d’âge primaire, 64 millions d’adolescents d’âge du premier cycle du secondaire et 130 millions de jeunes d’âge du second cycle du secondaire.
La tendance s’est retournée. Entre 2000 et 2015, la population hors de l’école avait diminué de 33 %. Elle a ensuite augmenté de 3 % pour atteindre 273 millions en 2024. Selon l’UNESCO, il s’agit de la septième année consécutive de hausse.
Cette dégradation ne signifie pas que les systèmes éducatifs accueillent moins d’élèves en valeur absolue. En parallèle, 1,433 milliard d’enfants, d’adolescents et de jeunes étaient inscrits dans l’enseignement primaire ou secondaire en 2024. Les inscriptions continuent donc de progresser, mais pas assez rapidement pour réduire partout la population non scolarisée, notamment lorsque la croissance démographique est forte.
Le chiffre de 273 millions reste en outre une estimation prudente. L’intégration de données humanitaires concernant dix pays fortement touchés par des conflits augmente d’au moins 13 millions l’évaluation de la population hors de l’école. Cette correction révèle une sous-déclaration dans les contextes de crise. Elle ne permet toutefois pas d’affirmer que ces 13 millions d’enfants étaient tous inscrits administrativement mais absents : les sources disponibles ne ventilent pas précisément l’écart entre inscriptions fictives ou obsolètes, populations mal recensées et impossibilité effective de fréquenter l’école.
Un indicateur construit principalement à partir des inscriptions
Les grandes séries internationales ne reposent pas sur un comptage quotidien des présences. Le modèle de l’Institut de statistique de l’UNESCO et du Rapport GEM combine principalement les inscriptions déclarées par les administrations scolaires avec les estimations de la population d’âge scolaire. Des recensements, des enquêtes auprès des ménages et, dans certains pays en conflit, des sources humanitaires complètent ou corrigent ces données.
Schématiquement, la population hors de l’école est donc estimée en soustrayant la population inscrite de la population d’âge scolaire. Cette méthode permet des comparaisons mondiales, mais elle laisse un angle mort majeur : un élève toujours inscrit et durablement absent ne peut pas être directement identifié dans les séries globales fondées sur les inscriptions.
Il existe ainsi une tension entre la notion générale d’enfant hors de l’école et sa mesure statistique. Un document conjoint utilisé dans le cadre UNESCO-UNICEF inclut conceptuellement les enfants non inscrits qui ne fréquentent pas l’école, mais aussi ceux qui sont inscrits sans la fréquenter. Dans la pratique, l’indicateur international standard approche surtout cette population par la non-inscription.
Les données consultées ne fournissent pas de série comparable, pays par pays, sur le nombre d’élèves inscrits mais durablement absents. Il serait donc abusif d’ajouter aux 273 millions une estimation mondiale de l’absentéisme chronique ou d’utiliser ce total comme une mesure exhaustive de la présence effective en classe.
Quatre situations à ne pas confondre
Un même taux d’inscription peut recouvrir au moins quatre situations différentes :
1. La non-inscription : l’enfant n’est pas enregistré dans un établissement correspondant à son âge scolaire.
2. La sortie précoce : l’élève quitte un cycle ou un programme avant de l’avoir achevé.
3. L’absence prolongée malgré l’inscription : l’élève reste dans les registres, sans fréquenter régulièrement l’établissement.
4. La fréquentation intermittente : l’élève alterne périodes de présence et d’absence sans être formellement sorti du système.
L’UNESCO définit le décrochage comme le fait de quitter l’enseignement scolaire sans avoir achevé un cycle ou un programme commencé. Son taux de décrochage par classe correspond à la proportion d’élèves inscrits à un niveau donné qui ne se retrouvent pas au niveau suivant, après prise en compte des redoublants.
Cette définition n’est cependant pas appliquée partout de la même manière. De nombreux pays font basculer un élève dans la catégorie du décrochage après un seuil d’absences non justifiées, généralement compris entre 15 et 30 jours. Un élève peut donc être considéré comme absentéiste dans un pays et comme décrocheur dans un autre. Les taux nationaux ne sont pas automatiquement comparables.
Le cadre en cinq dimensions de l’UNICEF
L’UNICEF propose une lecture plus détaillée de l’exclusion scolaire. Ses trois premières dimensions portent sur les enfants non inscrits : ceux d’âge préprimaire qui ne fréquentent ni le préprimaire ni le primaire, ceux d’âge primaire qui ne sont inscrits ni dans le primaire ni dans le secondaire, et ceux d’âge du premier cycle du secondaire qui ne fréquentent pas ce niveau ou un niveau supérieur.
Les quatrième et cinquième dimensions concernent les enfants inscrits respectivement dans le primaire et dans le premier cycle du secondaire, mais exposés à un risque de décrochage. Elles permettent d’intégrer au raisonnement l’absentéisme répétitif et les trajectoires scolaires fragiles, sans pour autant assimiler automatiquement ces élèves aux enfants déjà sortis du système.
La Banque mondiale retient encore une autre approche dans son rapport sur le réengagement des jeunes hors de l’école. Elle s’intéresse aux jeunes qui n’ont pas achevé le second cycle du secondaire, qu’ils n’aient jamais été scolarisés ou qu’ils aient interrompu leur parcours. Ce cadre met l’accent sur la rupture et le retour en formation, notamment pour les 12-17 ans, plutôt que sur les absences prolongées d’élèves toujours inscrits.
Ces définitions répondent à des objectifs différents. Elles ne doivent pas être fusionnées dans un indicateur unique : l’UNESCO mesure notamment les sorties entre niveaux, l’UNICEF distingue non-inscription et risque de décrochage, tandis que la Banque mondiale privilégie l’achèvement du secondaire supérieur et le réengagement.
Une concentration en Afrique subsaharienne
Sur les 273 millions d’enfants et de jeunes hors de l’école, 108 millions vivent en Afrique subsaharienne. La région continue d’accueillir davantage d’élèves en valeur absolue, mais la progression de la scolarisation y a nettement ralenti depuis 2015. La croissance démographique, les conflits et l’instabilité compromettent la réduction du nombre de jeunes non scolarisés.
L’Asie du Sud et les États arabes connaissent également un ralentissement, voire une stagnation, de la baisse des taux de non-scolarisation. Dans les pays affectés par des crises prolongées, l’écart entre les registres administratifs et l’accès réel à l’éducation est probablement plus important, comme le suggère la correction humanitaire d’au moins 13 millions. Les données disponibles ne permettent cependant pas d’établir un classement fiable des pays selon l’absentéisme chronique.
Même dans des contextes relativement stables, les difficultés ne s’arrêtent pas à l’entrée à l’école : les sources rassemblées indiquent qu’un tiers seulement des jeunes achève le secondaire. Une inscription initiale élevée peut donc coexister avec des sorties importantes au fil du parcours.
Ce que les établissements peuvent effectivement en retenir
Pour une équipe éducative, la première conséquence est méthodologique : inscription, présence, absence prolongée et sortie du système doivent être suivies séparément. Un registre d’effectifs ne renseigne pas, à lui seul, sur la continuité de la fréquentation.
Il est également utile de définir explicitement les seuils locaux : nombre de jours d’absence, caractère consécutif ou cumulé des absences, justification éventuelle et maintien ou non de l’inscription. Sans cette convention, deux établissements peuvent employer le même mot — absentéisme ou décrochage — pour des réalités différentes.
Ces recommandations relèvent d’une meilleure qualité d’observation, non d’une preuve d’efficacité pédagogique. Le dossier consulté ne permet pas d’attribuer aux publications 2025-2026 de l’UNESCO, de l’UNICEF ou de la Banque mondiale une estimation chiffrée récente de l’effet des pédagogies participatives, du climat de classe, des systèmes d’alerte précoce ou de la qualité des relations entre enseignants et élèves sur la présence régulière. Le rapport de la Banque mondiale décrit des parcours de réengagement et leurs obstacles, mais les extraits vérifiés ne suffisent pas à mesurer leur impact sur l’assiduité.
Enfin, le Rapport GEM et les communications qui l’accompagnent sont des productions institutionnelles de premier rang, et non des évaluations indépendantes de l’UNESCO. Leur apport principal est ici de documenter l’ampleur de la non-scolarisation et les limites des données administratives. Ils invitent à ne plus traiter le nombre de noms inscrits comme l’équivalent du nombre d’élèves effectivement présents.
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