Orientation sexuelle, genre et filières universitaires : des écarts établis, des angles morts persistants
Pratiques pédagogiques

Orientation sexuelle, genre et filières universitaires : des écarts établis, des angles morts persistants

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L’article de Nature qui a motivé cette veille n’ayant pas été consulté directement, aucun résultat ne peut lui être attribué ici. La synthèse repose donc exclusivement sur des travaux américains, canadiens et européens dont les données et les limites méthodologiques sont documentées.

Le constat général est robuste, mais doit être formulé avec précision : l’orientation sexuelle est associée à des choix de filière différents, tandis que les étudiants LGBTQ+ déclarent davantage de discriminations. En revanche, les données disponibles ne permettent ni de réduire ces écarts à l’identité des personnes, ni d’en isoler les causes.

Aux États-Unis, des choix de filière différenciés

Une recherche déposée dans le répertoire institutionnel de l’université d’État de l’Ohio analyse les choix de majeure universitaire à partir des microdonnées de l’American Community Survey entre 2009 et 2022. Cette enquête est représentative des personnes résidant aux États-Unis. Le dossier ne permet toutefois pas d’établir que cette recherche déposée a fait l’objet d’une évaluation par les pairs : elle ne doit donc pas être présentée comme équivalente, sur le plan éditorial, à un article scientifique évalué.

Les résultats font apparaître des profils distincts. Les hommes vivant en couple de même sexe sont davantage représentés dans les arts et les humanités, mais moins dans les filières STEM — sciences, technologies, ingénierie et mathématiques — ainsi que dans le business. Les femmes vivant en couple de même sexe sont également surreprésentées dans les arts et les humanités, mais aussi dans certaines disciplines STEM ; elles sont en revanche moins présentes dans le business et l’éducation.

Les hommes gays étudiés se concentrent ainsi plus souvent dans des filières historiquement féminisées et moins rémunératrices. Les femmes lesbiennes sont davantage présentes dans des champs à dominante masculine. L’association entre orientation sexuelle et ségrégation des filières ne suit donc pas un modèle unique : elle diffère selon qu’elle concerne les hommes ou les femmes.

Ces observations ne démontrent cependant pas que l’orientation sexuelle détermine le choix d’études. L’enquête met en évidence des répartitions statistiques, sans départager les effets possibles de la socialisation, de la discrimination anticipée, des réseaux de pairs, de l’offre locale de formation ou de la sélection géographique.

Une mesure qui exclut une partie de la population LGBTQ+

La principale limite tient à la définition statistique employée. Dans cette exploitation de l’ACS, l’orientation sexuelle est approchée par la cohabitation avec une personne de même sexe. Sont donc écartées les personnes célibataires, celles qui ne vivent pas avec leur partenaire et celles dont le couple n’est pas identifiable dans les données.

Cette mesure ne recouvre pas non plus l’ensemble des orientations sexuelles. Elle ne permet notamment pas d’identifier correctement les personnes bisexuelles selon leur seule configuration conjugale. Il serait donc abusif de généraliser automatiquement les résultats à toute la population LGBTQ+.

Enfin, l’exploitation étudiée ne mesure pas les identités trans et non binaires. Elle ne fournit par conséquent aucune estimation nationale représentative de leur répartition entre les filières américaines. Cette distinction est essentielle : sexe ou genre enregistré, identité de genre, orientation sexuelle et composition du couple sont des variables différentes, même lorsqu’elles sont parfois utilisées comme substituts les unes des autres.

Au Canada, un échantillon large mais volontaire

Le projet Querying Higher Education in Canada exploite l’édition canadienne 2016 du National College Health Assessment. Plus de 40 000 étudiants de 41 universités et collèges y ont répondu. Environ 15 % se sont identifiés comme LGBTQ+ et 2,5 % comme appartenant à la « communauté trans au sens large », catégorie comprenant notamment les personnes transgenres, non binaires et genderqueer.

La taille de l’échantillon est importante, mais elle ne suffit pas à garantir sa représentativité. La participation des établissements comme celle des étudiants reposait sur le volontariat. Les proportions observées décrivent donc les répondants ; elles ne doivent pas être transformées sans précaution en estimations de l’ensemble de la population étudiante canadienne.

Statistique Canada estime par ailleurs qu’entre 2015 et 2018, environ 215 300 personnes lesbiennes, gays ou bisexuelles âgées de 15 ans et plus étaient inscrites dans un programme d’études. Ce chiffre couvre toutefois tous les niveaux d’enseignement et ne constitue pas une estimation du seul enseignement supérieur.

Le Canada dispose aussi de données administratives issues du Postsecondary Student Information System, rapprochées du recensement de 2021, qui permettent de repérer à l’échelle nationale les étudiants transgenres et non binaires inscrits dans les établissements publics en 2021-2022. Les éléments consultés ne fournissent cependant pas de ventilation détaillée par discipline ou par niveau de réussite. La possibilité technique d’identifier une population ne signifie donc pas encore que ses parcours universitaires soient précisément décrits.

La discrimination demeure fortement documentée

L’Enquête sur la sécurité individuelle dans la population étudiante postsecondaire de 2019 indique que 47 % des étudiants des établissements postsecondaires provinciaux canadiens avaient été témoins ou victimes, au cours de l’année précédente, de discrimination fondée sur le genre, l’identité de genre ou l’orientation sexuelle.

La proportion atteignait 52 % chez les femmes et 42 % chez les hommes. En outre, 20 % des femmes déclaraient avoir personnellement subi une telle discrimination, contre 13 % des hommes. Les étudiants se définissant comme lesbiennes, gays, bisexuels ou d’une autre orientation rapportaient des taux supérieurs à ceux des étudiants hétérosexuels.

Ces chiffres réunissent plusieurs expériences — avoir été témoin ou victime, et plusieurs motifs de discrimination — qui ne doivent pas être confondus. Ils établissent néanmoins que le climat d’études constitue un enjeu distinct de la réussite académique.

En Europe, diplôme élevé et traitements injustes peuvent coexister

Les enquêtes de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne renseignent le niveau d’éducation atteint par les personnes LGBTIQ dans les États membres. Les résultats disponibles indiquent que, dans plusieurs pays, les personnes LGBT détiennent plus souvent un diplôme universitaire que la moyenne nationale.

La synthèse de l’OCDE publiée en 2022 va dans le même sens : dans plusieurs contextes nationaux, les hommes gays et les femmes lesbiennes présentent une probabilité plus élevée d’obtenir un diplôme universitaire et obtiennent souvent de meilleurs résultats que leurs homologues masculins hétérosexuels. Il s’agit d’une synthèse institutionnelle de données existantes, non d’une démonstration causale applicable uniformément à tous les pays.

Ces résultats ne signifient pas que les environnements d’études soient inclusifs. Dans le projet européen SIEM, consacré à la mobilité internationale, 40 % des étudiants LGBTQI+ déclarent avoir été traités injustement par des étudiants ou des enseignants, contre 30 % de l’ensemble des étudiants. Par ailleurs, 15 % rapportent une discrimination liée à leur orientation sexuelle, contre 0,7 % des étudiants hétérosexuels.

Le périmètre doit rester clair : SIEM porte sur la mobilité étudiante internationale et ne représente pas automatiquement tous les étudiants européens. Il montre néanmoins que réussite ou mobilité universitaire et exposition à la discrimination peuvent coexister.

Trois conséquences pour les pratiques pédagogiques

Ne réduisez pas la ségrégation des filières au seul partage entre filles et garçons. Les données américaines suggèrent que les écarts associés à l’orientation sexuelle traversent aussi ces catégories. Elles invitent à examiner simultanément la sous-représentation des femmes dans certaines filières et celle des hommes dans les disciplines féminisées, sans supposer que chaque groupe est homogène.

Séparez les indicateurs de parcours et de climat. Les inscriptions, les résultats et l’obtention d’un diplôme ne renseignent pas directement sur les traitements discriminatoires. Une population peut réussir académiquement tout en déclarant un environnement hostile. Les établissements ont donc intérêt à suivre aussi les propos, comportements et situations discriminatoires signalés.

Documentez les catégories utilisées. Une enquête fondée sur le couple de même sexe, une auto-identification LGBTQ+ et une donnée administrative sur le genre ne mesurent pas la même réalité. Toute évaluation devrait préciser qui est inclus, qui reste invisible et si les résultats décrivent un échantillon volontaire ou une population représentative.

Les comparaisons internationales confirment ainsi des écarts importants, mais elles n’autorisent ni classement simple des pays ni transfert mécanique vers le contexte francophone. Avant d’agir, il faut savoir ce que chaque enquête mesure réellement — et surtout ce qu’elle ne mesure pas.

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