Une interdiction peut rester inscrite dans le règlement intérieur alors que son application évolue. C’est le décalage mis en lumière par une enquête américaine analysée par la Brookings Institution : près de la moitié des adolescents interrogés estiment que leurs enseignants deviennent moins stricts sur les téléphones au fil de l’année scolaire. Cette perception ne prouve pas que les infractions augmentent. Elle invite toutefois à distinguer trois questions souvent confondues : une règle existe-t-elle, est-elle effectivement respectée et améliore-t-elle les résultats des élèves ?
Une baisse de vigilance perçue par les élèves
L’enquête citée par Brookings est représentative des adolescents américains de 13 à 17 ans. Elle porte notamment sur les politiques de téléphones dans leurs établissements, sur la sévérité perçue des enseignants et sur les comportements déclarés des élèves. Près d’un adolescent sur deux rapporte un assouplissement de l’application des règles au cours de l’année. Les élèves mentionnent également des contournements.
Le contraste est notable : environ 60 % des adultes interrogés, parents et personnels confondus, disent ne percevoir aucun changement dans l’application des règles. Il serait abusif d’en déduire que les adultes ignorent nécessairement des infractions constatées par les élèves. Les deux groupes rapportent des perceptions différentes ; l’enquête, telle qu’elle est présentée dans les documents disponibles, ne fournit pas d’observations systématiques permettant de les départager.
D’autres précautions s’imposent. Les extraits consultés ne précisent ni le nombre exact de répondants ni la manière dont l’évolution au fil de l’année a été mesurée. On ne peut donc pas présenter cette enquête comme un suivi établi des mêmes élèves de septembre à juin. Elle ne mesure pas non plus directement l’effet d’un éventuel relâchement sur les notes, les absences ou les sanctions. Brookings défend des restrictions dites « bell-to-bell », couvrant toute la journée de cours ; cette recommandation va au-delà de ce que les seules données déclaratives démontrent.
Des gains scolaires possibles, mais modestes
Une étude de Louis-Philippe Beland et Richard Murphy permet d’examiner les résultats scolaires plutôt que les seules perceptions. Publié en 2015 sous forme de document de travail du Centre for Economic Performance, ce travail compare les scores d’élèves avant et après l’adoption d’interdictions dans des écoles de quatre villes anglaises, selon une méthode de différences de différences.
Les auteurs estiment une hausse moyenne des scores aux examens de 0,064 écart-type : c’est un effet positif, mais limité. Chez les élèves les plus faibles, elle atteint environ 0,142 écart-type, soit plus du double de la moyenne. Leur probabilité de réussir les examens de fin de scolarité augmente d’environ 4 points de pourcentage, contre environ 2 points pour l’ensemble des élèves. Les auteurs ne trouvent toutefois pas de gain significatif lorsque l’interdiction n’est pas largement respectée.
Ce dernier résultat étaye l’importance de la mise en œuvre dans les établissements étudiés. Il ne démontre pas, à lui seul, qu’intensifier l’application produirait partout les mêmes gains. Le texte cité est en outre un document de travail, et non une publication évaluée par les pairs.
D’autres estimations positives restent d’ampleur comparable. Un rapport de Rahali et de ses collègues fait état d’une amélioration moyenne d’environ 0,07 écart-type des scores après l’instauration d’une interdiction dans des établissements secondaires ; son analyse observationnelle ne suffit pas à isoler avec certitude l’effet de la seule politique. Une étude portant sur environ 17 000 étudiants du supérieur rapporte un gain de 0,086 écart-type de la moyenne générale après une collecte obligatoire des téléphones en classe, plus marqué chez les étudiants les plus faibles, ceux de première année et ceux des filières non scientifiques. Ce dispositif universitaire ne doit pas être assimilé à une interdiction couvrant toute la journée au collège ou au lycée.
Une revue rapide conclut, pour sa part, à un effet global statistiquement significatif mais modeste, d’environ 0,162 selon la mesure utilisée. Cette synthèse ne signifie pas que chaque interdiction atteint ce résultat : elle agrège des études et des dispositifs différents.
Les résultats nuls comptent aussi
Une étude britannique financée par le National Institute for Health and Care Research ne relève pas de différence significative entre les écoles qui interdisent les smartphones toute la journée et les autres pour les résultats en anglais et en mathématiques, ni pour les comportements perturbateurs en classe. L’absence de différence significative dans cette comparaison ne prouve pas qu’aucun dispositif ne puisse fonctionner ; elle contredit en revanche l’idée qu’une interdiction formelle garantit une amélioration mesurable.
Aux États-Unis, un document de travail de Matthew Gentzkow et de ses collègues examine près de 1 800 écoles ayant adopté des pochettes verrouillables. L’usage des téléphones y diminue fortement, mais les effets moyens sur les scores standardisés, la fréquentation, l’attention en classe et le cyberharcèlement sont proches de zéro. L’estimation sur un indice combiné de scores correspond à environ −0,003 écart-type. En mathématiques, les résultats sont légèrement positifs au lycée et légèrement négatifs au collège : l’âge des élèves peut donc compter. Ce travail quasi expérimental n’avait pas encore été évalué par les pairs dans les documents consultés.
La revue de cadrage de Marilyn Campbell et de ses collègues, publiée en 2024 dans une revue évaluée par les pairs, rend cette divergence visible. Parmi les études qu’elle recense utilisant les différences de différences, trois observent une amélioration des résultats scolaires et deux n’observent pas de différence. Une méthode commune ne fait donc pas disparaître les écarts entre contextes et politiques.
Appliquer la règle peut aussi avoir un coût disciplinaire
Une étude consacrée à un district scolaire de Floride apporte une objection à une lecture exclusivement centrée sur les notes. Après l’introduction d’une interdiction stricte, les suspensions de courte durée augmentent significativement, particulièrement parmi les élèves noirs. Elles reviennent près de leur niveau initial au bout de la deuxième année. Par rapport à l’année précédant l’interdiction, les scores aux tests progressent d’environ 2 à 3 centiles ; les absences injustifiées diminuent également, ce qui pourrait expliquer une partie de ces gains.
Il serait prématuré de généraliser la trajectoire de ce district à toutes les écoles. Elle montre néanmoins pourquoi un bilan doit regarder simultanément les apprentissages, l’assiduité et la répartition des sanctions. Une hausse temporaire des résultats ne rend pas négligeable une hausse inégale des suspensions.
Ce qu’une équipe peut raisonnablement en tirer
Pour un établissement, la première étape consiste à définir précisément ce qu’il cherche à faire respecter : interdiction en classe, pendant les transitions ou durant toute la journée de cours. Ces dispositifs ne sont pas interchangeables dans les études. La deuxième est de vérifier l’application réelle de la règle, plutôt que de s’en tenir à son existence sur le papier. Des retours anonymes d’élèves et de personnels peuvent éclairer leurs perceptions respectives ; ils ne remplacent pas, à eux seuls, des observations ou des données administratives.
Enfin, il faut évaluer plusieurs conséquences à la fois. Les pochettes peuvent réduire l’usage des téléphones sans produire de gain scolaire moyen détectable. Une application stricte peut s’accompagner, au moins initialement, de davantage de suspensions. Ces résultats ne désignent ni une solution universelle ni une raison d’abandonner toute restriction. Ils plaident pour des objectifs explicites et un examen régulier de ce que la règle produit effectivement.
L’enquête Brookings signale un risque de relâchement perçu au cours de l’année, sans en établir l’ampleur objective ni les conséquences scolaires. Les évaluations, elles, dessinent un bilan contrasté : des gains parfois plus nets pour les élèves les plus faibles, des résultats moyens souvent modestes ou nuls, et des effets disciplinaires à surveiller. La question utile n’est donc pas seulement de savoir si le téléphone est interdit, mais pour qui, dans quelles conditions et avec quels résultats vérifiés.




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