Le 17 septembre 2026, devant le Parlement européen à Strasbourg, le premier ministre canadien Mark Carney a appelé à une participation du Canada à Erasmus+. L’image est forte, mais elle ne doit pas être confondue avec une adhésion effective : aucun accord publié ne fixe encore les droits du Canada, sa contribution financière ou les conditions de mobilité.
Une ambition politique, pas encore un accord
L’appel de Mark Carney s’inscrit dans un projet plus large de rapprochement avec l’Union européenne, parfois présenté comme la recherche d’un statut de « membre associé ». Des médias spécialisés et généralistes font état de discussions préliminaires avec la Commission européenne sur Erasmus+ et, éventuellement, Horizon Europe.
Deux dossiers doivent toutefois être distingués. L’association à Erasmus+ dispose déjà d’un cadre juridique pour la participation de pays tiers. En revanche, le statut politique plus général de « membre associé » de l’Union n’existe pas dans les traités actuels. Les obstacles institutionnels évoqués pour ce second projet — dont l’accord des vingt-sept États membres et un processus potentiellement long — ne doivent donc pas être transposés automatiquement à Erasmus+.
Pour ce programme, le constat demeure néanmoins prudent. En septembre 2026, les sources consultées ne font apparaître ni mandat officiel de négociation publié, ni accord international, ni calendrier détaillé, ni ligne budgétaire attribuée au Canada. Les discussions rapportées par la presse relèvent encore d’une phase exploratoire.
Ce que permet le règlement Erasmus+
Le programme Erasmus+ 2021-2027 est régi par le règlement européen 2021/817. Son enveloppe financière s’élève à 24,574 milliards d’euros en prix courants pour l’ensemble de la période et des secteurs couverts : éducation, formation, jeunesse et sport.
L’article 19 encadre l’association de pays tiers. Les accords correspondants doivent notamment garantir :
- un « juste équilibre » entre les contributions financières versées et les bénéfices reçus ;
- une contribution comprenant une part opérationnelle et une redevance de participation ;
- l’absence de pouvoir décisionnel du pays tiers dans la gouvernance du programme ;
- le respect des obligations de gestion, d’évaluation et de protection des intérêts financiers de l’Union.
Les textes consultés ne réservent pas explicitement cette association aux pays européens. Cette lecture doit cependant rester prudente : dans la pratique, tous les pays tiers actuellement associés entretiennent un lien institutionnel étroit avec l’Union. Il s’agit de l’Islande, du Liechtenstein et de la Norvège, membres de l’Espace économique européen, ainsi que de la Turquie, de la Serbie et de la Macédoine du Nord, engagées dans un processus de candidature ou de préadhésion.
Une association du Canada constituerait donc un précédent. Elle paraît juridiquement envisageable dans le cadre actuel, mais ses modalités devraient être négociées et formalisées.
Le Canada participe déjà, mais comme pays partenaire
Le Canada est aujourd’hui un pays tiers non associé, couramment qualifié de pays partenaire. Ses établissements peuvent prendre part à certaines actions, notamment à la mobilité internationale de crédits et à des partenariats de coopération, sous réserve des critères propres à chaque appel.
Ce statut n’offre toutefois pas l’accès systématique dont disposent les États membres et les pays associés. Une future association ne créerait donc pas la coopération universitaire entre le Canada et l’Europe : elle en élargirait potentiellement le périmètre, tout en modifiant son financement et sa gestion.
Pour les établissements, la conséquence est immédiate : il n’y a pas lieu de suspendre les accords bilatéraux, les cotutelles ou les projets de mobilité existants dans l’attente d’une décision politique dont le calendrier reste inconnu.
La Suisse montre l’ampleur de la facture
L’exemple suisse permet de mesurer les conséquences budgétaires d’une association. Pendant la période 2014-2020, la Suisse a participé comme pays partenaire non associé et financé ses mobilités au moyen d’un dispositif national géré par Movetia. Dans certains projets, ce dispositif couvrait jusqu’à 60 % des coûts de personnel et de matériel, les organisations devant trouver au moins 40 % de cofinancement.
Pour 2027, un texte fédéral suisse approuve un crédit d’engagement de 192,6 millions de francs suisses : 176,8 millions au titre de la contribution obligatoire liée à l’association et 15,8 millions pour les coûts nationaux, notamment l’agence et les mesures d’accompagnement.
Une dépêche suisse citant des documents de la Commission avance parallèlement un versement d’environ 181,1 millions d’euros au budget du programme pour 2027 et évoque un triplement des coûts de mobilité par rapport au dispositif national antérieur. Ces montants proviennent de documents et de périmètres de présentation différents ; ils ne doivent pas être additionnés. Un document du Conseil indique en outre que la contribution suisse repose sur une clé de calcul, avec une dérogation pour 2027 fixant la contribution opérationnelle à 70 % de la clé standard.
Il serait abusif d’extrapoler ces chiffres au Canada à partir de la seule population. La contribution dépendrait notamment de la clé économique retenue, du périmètre de participation et des mécanismes destinés à maintenir l’équilibre entre paiements et bénéfices. Le précédent suisse établit néanmoins qu’une association peut représenter plusieurs centaines de millions par an, coûts administratifs nationaux compris.
Le précédent britannique reste incomplet
Le Royaume-Uni doit rejoindre de nouveau Erasmus+ à partir de 2027, après avoir utilisé le programme national Turing. Ce retour confirme qu’un pays tiers peut négocier une nouvelle participation après une période passée hors du programme.
Il ne fournit cependant pas encore de barème transposable au Canada. Les sources consultées ne donnent ni montant britannique consolidé, ni clé de calcul officielle détaillée. Le seul cadre certain est le principe général applicable aux pays associés : contribution opérationnelle, redevance de participation et mécanisme de juste équilibre. Tout chiffre précis attribué à la future participation britannique serait, à ce stade, insuffisamment étayé.
Des mobilités potentiellement déséquilibrées, mais mal mesurées
Le Canada présente un profil de grand pays d’accueil. Selon l’OCDE, les étudiants internationaux représentaient 18,6 % de ses effectifs de l’enseignement supérieur en 2022. Le pays accueillait alors environ sept étudiants internationaux pour chaque étudiant canadien parti étudier à l’étranger.
Les données de Statistique Canada montrent qu’en 2017-2018 les principales destinations des Canadiens en mobilité diplômante étaient les États-Unis, avec 55 %, le Royaume-Uni, avec 13 %, l’Australie, avec 6 %, et l’Irlande, avec 3 %. La même année, 254 571 étudiants internationaux étaient inscrits au Canada. Ces chiffres confirment une forte orientation vers les destinations anglophones et un profil globalement récepteur, mais ils ne mesurent pas directement les échanges avec l’Union européenne actuelle.
Dans l’autre sens, une étude réalisée pour Universities UK International indique que 37 075 permis d’études ont été délivrés en 2021 à des ressortissants de l’Union européenne, soit une hausse de 50 % depuis 2019. Un permis délivré n’équivaut toutefois ni à une inscription effective, ni à une mobilité Erasmus+, ni nécessairement à un séjour de courte durée. Ces données ne permettent donc pas de conclure que les Européens seraient plus nombreux à vouloir participer à un futur échange Erasmus+ que les Canadiens.
Il manque surtout une base consolidée des mobilités Canada-UE par pays, niveau d’études, type de séjour et origine sociale. La réciprocité exacte d’un éventuel accord n’étant pas définie, le déséquilibre constitue une question à négocier plutôt qu’un fait déjà démontré.
Ce que montrent réellement les évaluations
En juillet 2025, la Commission européenne a publié une évaluation finale d’Erasmus+ 2014-2020 et une évaluation intermédiaire couvrant 2021-2023. Elle s’appuie sur une étude externe, des données administratives, des enquêtes auprès des bénéficiaires et les rapports nationaux des États membres et de six pays tiers associés.
L’évaluation conclut à une forte valeur ajoutée européenne et à une efficacité globale du programme pour la mobilité et la coopération institutionnelle. Elle relève également la complexité administrative et les charges de gestion supportées par les agences et les bénéficiaires.
Ces résultats ne constituent pas une preuve que l’association produit les mêmes effets dans tous les pays. Les extraits disponibles ne donnent pas les tailles d’échantillon détaillées pour chacun d’eux. Les travaux de synthèse du Parlement européen soulignent en outre que la participation au programme n’améliore pas automatiquement l’accès des étudiants défavorisés. L’inclusion dépend aussi des aides nationales, du coût réel des séjours et de l’accompagnement proposé.
Ce que les établissements doivent retenir
À ce stade, l’appel de Mark Carney ouvre une possibilité politique, mais ne crée aucun droit nouveau. Les équipes éducatives ont intérêt à poursuivre les outils déjà disponibles, à documenter les flux dans les deux sens et à anticiper les coûts de gestion d’une éventuelle extension.
Trois éléments devront être surveillés : la publication d’un mandat ou d’un accord, la méthode de calcul de la contribution canadienne et les règles de réciprocité. Tant que ces textes n’existent pas, parler d’une entrée prochaine du Canada dans Erasmus+ serait prématuré.




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